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LE LIVRE
DE
BAUDOYN,
CONTE DE FLANDRE.
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Imprimerie de A. Caisvm.
En Allemagne , en France et en Angleterre , les études littéraires du moyen âge , longtemps dédaignées , ont enfin pris depuis quelques années un prodigieux essor, et l'on a senti le besoin de faire, pour les anciennes pro- ductions littéraires des peuples qui succédèrent aux Romains en Europe, des travaux analogues à ceux des érudits des XVIe et XVIIe siècles sur la philologie grecque et latine. En France, au commencement du XIXe siècle , MM. De la Rue, Roquefort,Méon,PIuquetetRaynouard, ont par leurs travaux appelé l'attention sur la littérature des troubadours et des trouvères : après eux ont
paru (*) MM. Monin, Francisque Michel, Paulin Paris, Montmerqué et plusieurs autres qui ont jeté de nou- velles lumières et un nouvel intérêt sur cette branche de littérature. En Allemagne, M. Bekker, éditeur du célèbre roman français de Fier-à-Bras , MM. Griinm frè- res , Lachmann , Benecke , Mone ont publié des ouvra- ges importants, ou rendu dans cette partie d'immenses services. Outre MM. Grimm et Mone, MM. Graeler, Weckerling, Hoffmann von Fallersîeben, Kaestner, etc., ont remis en lumière et illustré bon nombre de nos premières poésies flamandes qui sont en général plus appréciées en Allemagne que chez nous. A Copenhague, il s'est formé dans ces derniers temps une société histo- rique qui , sans compter différentes chroniques natio- nales, a déjà publié plusieurs volumes de poésies des Bardes du Nord : les textes en sont accompagnés de traductions polyglottes , et enrichis d'excellents com- mentaires critiques, qui méritent de servir de modèles. En Angleterre, Walter-Scott lui-même s'est occupé non-seulement de la littérature primitive de son pays, mais encore de celle de la France , à laquelle il a em- prunté d'admirables pages.
Un fait que l'on a reconnu depuis quelque temps %
(*) Voyez l'excellent livre publié en Allemand, par M. F. Wolff sur les derniers travaux faits en France pour la publication des anciennes épopées nationales, Vienne, Beck , 1833, in-8. de 182 pp.
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c'est que la Belgique au moyen âge a produit plus de poètes, proportion gardée, que beaucoup d'autres contrées. On sait que Lille , Douai , Valenciennes et Cambrai ont donné naissance à des hommes qui culti- vèrent les premiers la poésie française avec succès. Mr Arthur Dinaux dans un article extrêmement intéres- sant (*) nous a donné dernièrement la liste de tous ceux que revendique cette dernière ville. Tandis que dans la partie française de notre pays , les trouvères cultivaient les muses avec plus de succès que dans le cœur de la France , la partie flamande réclame pour elle pres- que tous les auteurs qui écrivirent alors dans son dia- lecte ; elle peut opposer les noms de cinquante auteurs, qui vécurent avant le XVIe siècle , à ceux de deux ou trois que la Hollande compte à cette époque.
Pour nous , moins heureux que les peuples cités plus haut, nous avons pendant longtemps négligé nos propres trésors littéraires , ou nous ne les avons laissé fouiller que par des mains étrangères. Jusqu'à ce jour nous n'avons encore fait que des progrès peu marqués dans cette partie de l'histoire de notre littérature , qui devrait avoir pour nous des attraits si vifs, puisque ces anciens monuments nous retracent avec tant de naiveté
(*) Archives du Nord de la France et du Midi de la Belgique, vol. lll 2e et 3e livraisons.
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et de simplesse, les mœurs de nos pères , beaucoup mieux que pourraient le faire de graves historiens. Et comment y aurait-on pris quelqu'intérêt , quand notre public accueille avec indifférence même les productions contemporaines ? Pour qu'on ne nous taxe point d'in- justice , hâtons-nous cependant de dire , que de géné- reux efforts ont été tentés chez nous et que les derniers ont été couronnés de succès. M. le baron de Reiffenberg par des articles spirituels insérés dans des recueils péri- rodiques , a été l'un des premiers à appeler l'attention sur les études du moyen âge; et M. Delmotte, enlevé trop tôt aux lettres , a pris l'initiative par la publication d'un ouvrage complet, appartenant à la littérature de l'ancienne Belgique (*). Après lui, M. Willems, en met- tant au jour le poème de van Heelu (**), a rendu non- seulement un service à notre histoire 9 mais encore à notre vieille littérature. Son beau travail nous fait bien augurer de la Commission Royale d'histoire pour la publication des chroniques belges.
(*) Les Tournois de Chauvenci , donnés vers la fin du xme siècle , décrits par Jacq. Brétex. 1285. Annotés par feu Philibert Delmotte, bibliothécaire de la ville de Mons , et publiés par M. Delmotte , son fils, bibliothécaire , etc. à Mons. Valenciennes , Prignet , 1835, in-8. édition de luxe.
v**) Chronique en vers de Jean Heelu , ou relation de la bataille de Woe- ringen , publiée par P. F. Willems , membre de l'Académie. Bruxelles , Hayez, 1836, in-4. de txix et 611 pages.
Ce poème forme le premier volume de la collection des chroniques belges inédites , publiée par ordre du Gouvernement.
Pour nous, en donnant la réimpression d'un ouvrage d'un genre jusqu'ici peu apprécié en Belgique, que l'on nous permette de jeter un coup d'œil sur l'utilité que l'on peut retirer de la lecture des anciens romans de chevalerie. Bien que ce sujet ait été traité maintes fois, il est de ces choses qu'il est bon de répéter, afin qu'elles se popularisent.
Le savant père Labbe qui a rendu tant de services à l'histoire ecclésiastique et profane, en tirant de la poussière et de l'oubli une foule de documents pré- cieux, appelait immondices des bibliothèques, meras bibliothecarum quisquilias y les meilleurs et les plus anciens romans de chevalerie , tels que ceux de Lancelot, de Perce forest, de Guiron le Courtois , dit bon chevalier Tristan , d' Artus , de Berthe au long pied , etc. etc. Mais l'opinion de ce savant , dans un matière étrangère à ses études, nous semble n'infirmer en rien le juge- ment d'un grand nombre d'écrivains célèbres qui nous ont montré quels fruits l'on pouvait recueillir de la lecture de ces mêmes romans, sous le rapport des antiquités , de l'histoire , de la géographie , de la généalogie , des mœurs et coutumes. (*)
O Voyez , La Curne de Sainte-Palaye et Gordou de Percel (Lenglet du Frcs- noy ) ipassim.
Du Cange, dans son glossaire latin, et dans ses savantes dissertations ; Du Chesne , dans ses généalogies ; le père Ménestrier , dans ses divers traités sur la cheva- lerie , le blason, la noblesse , les tournois, etc ; Pasquier et Fauchet , dans leurs immenses recherches sur tous les points des antiquités de la France; Favin et la Colombière dans leurs théâtres d'honneur et de chevalerie ; la plupart de ceux qui ont écrit l'histoire particulière des provinces et des villes , M. le Président de Valbonnais , D. Vaissette et D. Calmet, tous généralement font souvent usage des anciens romans. Auguste Galland , Catel , Caseneuve , et ceux qui ont écrit avec le plus de profondeur sur les matières féodales, n'ont pas dédaigné de s'appuyer de l'autorité des romanciers , dans les plus grandes questions de la jurisprudence ; et plusieurs nous ont laissé des témoignages formels du profit qu'on peut tirer de la lecture des romans.
L'autorité de Jean Le Laboureur paraît si respectable à La Curne de Sainte-Palaye , qu'il en cite un passage important que nous nous faisons un plaisir de lui emprunter. Dans son Histoire de la Pairie, pag. ^80 , cet auteur , ayant fait mention de la coutume de créer des chevaliers avant et après les batailles ou les assauts, s'exprime ainsi :
<c Je parlerai au chapitre suivant de cette distinction
entre les maisons nobles , par la quantité de fiefs : et comme je ne dois toucher ici que la différence entre les personnes , je dirai qu'elle était si grande , que les romans n'ont rien exagéré } quant au respect qu'ils font rendre aux chevaliers par les simples écuyers, qui n'osaient jamais tenir devant eux. Les coutumes des tournois nous ont conservé les marques de cette sou- mission , parce qu'on en empruntait l'ordre et les cérémonies de ces vieux romans , dont la lecture est justement condamnée à l'égard des ignorants : mais je soutiendrais bien qu'il y a de la honte à un savant de ne les avoir pas lus , ou de les avoir lus sans profit. Il est vrai qu'il y a des amours un peu trop libertines et un peu trop naïvement exprimées : mais c'est un portrait du vieux temps , qui ne doit pas faire plus d'impression que ces restes de sculpture des anciens, dont on ne considère que la perfection de l'art , sans s'offenser des nudités , et sans y faire même aucune réflexion. Je dirai même en leur faveur que leur lecture est moins dange- reuse que celle des modernes , où le poison n'est que mieux préparé. Je devais cette apologie à nos vieux romans de chevalier errans , pour le service que j'en ai tiré , et pour faire valoir leur autorité en matière de chevalerie , et même pour la pairie de France , dont quelques-uns nous représentent les droits et les préro-
gatives , telles qu'el les étaient du temps de leurs auteurs . » Dans le livre de Baudouin > les lecteurs les plus scru- puleux n'ont point à redouter le récit de ces amours trop libertines et trop naïvement exprimées , dont parle Le Laboureur, et qui en effet donnent une idée fort peu avantageuse des mœurs de ce moyen âge tant vanté , s'il est vrai que la littérature soit l'expression de la société. Notre auteur au contraire est d'une réserve bien rare pour l'époque à laquelle il a écrit : chez lui l'amour joue un rôle bien secondaire , et il n'en parle , pour ainsi dire , qu'en passant. Il semble n'avoir réservé toutes ses couleurs que pour peindre les combats, les grands coups de cimeterre et de lance que les Chrétiens portaient aux Sarrasins, leur amour sans bornes pour la religion du Christ, leur bravoure dans les combats, leur fidélité à toute épreuve envers leur souverain. Si quelque chevalier félon et déloyal trahit la foi jurée, il reçoit aussitôt son châtiment de la main des hommes, et par l'effet de la vengeance divine. Voyez ce comte de Haultefeuille qui trahit Baudouin et le fait tomber dans les chaînes des Sarrasins : il est aus- sitôt puni de mort. — La morale de ce livre n'est ni moins importante, ni moins sensible que celle des plus beaux poèmes de l'antiquité grecque et latine dont on forme encore l'esprit et le cœur des jeunes gens.
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Sans parler de la géographie, des institutions judiciai- res et chevaleresques, de la généalogie et des coutumes , nous emprunterons,pour prouver combien l'histoire peut retirer de profits de la lecture des romans de chevalerie, un passage de La Curne de Sainte-Palaye lui-même :
« On ne peut disconvenir que plusieurs de nos an- ciens romans ne soient purement historiques, et qu'ils ne tiennent de l'invention que quelques circonstances merveilleuses , souvent exagérées , dont il est aisé de débarrasser le fond de l'histoire , si l'on écarte tout ce qui s'éloignant de la vraisemblance, n'a que l'air d'une vaine parure, et ne s'accorde point avec les autres événements connus par des écrivains plus graves et plus sincères. Mais dans les romans qui sont le plus remplis de fables , il se rencontre des faits qui appartiennent à l'histoire , et qui , pour être déplacés de leur ordre chronologique, ne laisseront pas de pouvoir nous donner quelques lumières. Les auteurs de ces ouvrages ne pouvant rien inventer de leur propre fonds, semblent, à l'aide de quelque lecture, avoir emprunté les faits ou les circonstances dont ils ont orné leurs récits , soit des chansons historiques qui avaient cours, soit des historiens connus de leur temps, et qui se sont perdus depuis (*). »
(*) Voy. mém. concern. la lecture des anc. rom. de chevalerie, p. 219 et 120.
Pour nous, nous irons plus ioin que La Curne de Sainte-Palaye ; nous pouverons par un exemple , puisé dans le livre même de Baudouin, que les romans révè- lent par fois les causes secrètes de certains événements, dont la connaissance a échappé aux historiens et aux chroniqueurs. Et qu'y a-t-il d'étonnant? Ne sait-on pas que la plupart des romans étaient composés par des hérauts d'armes et des trouvères qui allaient les réciter, les déclamer, les chanter dans les châteaux des seigneurs? que ces hérauts d'armes , choisis pour raconter les exploits de leurs seigneurs , étaient , selon le père Ménestrier (Chev. anc. et mod. Paris, 1683, in-12. chap. 5) des personnes que l'on croyait avoir de l'esprit, du savoir et de l'expérience ? N'est-il pas probable que ces trouvères, parcourant tous les châteaux, admis quel- quefois dans l'intimité des cours , et fêtés par les che- valiers qui avaient intérêt à mériter leurs bonnes grâces, n'aient souvent connu des secrets et des intrigues qui ont échappé aux chroniqueurs écrivant leurs histoires dans la solitude de leur cellule? Ouvrez tous les écrivains qui nous parlent de la réception de Ferrand en Flandre et de son épouse Jeanne : ils nous disent que Gand et d'autres villes de Flandre leur fermèrent leurs portes, sans nous dire pourquoi : aussi ne comprenons-nous rien à la conduite des Flamands qui nous parait plus
que déraisonnable. Le livre de Baudouin au contraire , nous dit d'une manière fort claire que les Flamands ne voulurent pas reconnaître pour leur comte un prince qui était serf du roi de France.
« Dame , dit à Jeanne , le sire de Tournay, l'un des chevaliers qui étaient allés offrir un présent au roi de France de la part de Ferrand, Dame, lui dit-il, moult aigrement, vous nous avez laidement servis : car vostre mari est serf du roy de France et s'en vanta le roy en nostre présence à Paris, et que si fut son père et le roy de Portingal qui est à présent. Or est ainsi que nul serf ne peut tenir plain pié de terre que son seigneur n'aist, si luy plaist; ou il le peult faire prendre ou faire noyer, se il mesprent riens envers luy. Dame , prenes vostre serf, qu'il soit mauldit de Dieu et vous en ailes en Por- tugal, où sont les serves gens : car jamais serf n'aura sur les Flamands aulcune mestrise et vueilles bien sça- voir que si Ferrand est encore xv jours par desçà, nous luy ferons coupper la teste. »
Ce langage est un peu cru ; mais il peint énergi- quement les causes de la répugnance que montré * rent les Gantois pour l'administration de Ferrand , et combien en tout temps ils furent jaloux de leur indépendance. Un autre trait ne nous fait pas moins bien connaître leur fierté de caractère. Lorsque ces
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mêmes chevaliers , furent sur le point de quitter la cour du roi de France , après avoir reçu sa réponse, ce prince ordonna au comte d'Estampes ce d'allers à ses esta- bles etprandre six de meilleurs chevaulx pour les présen- ter aux six chevaliers : mais ils ne les daignèrent pran- dre, mais les reffurent moult orgueilleusement et dirent qu'ils ne le prendroient point et qu'ilzen avoientasses.» Ils ne croyaient pas pouvoir accepter de cadeau d'un monarque qui avait humilié leur amour-propre national. Le livre de Baudouin renferme des détails extrême- ment intéressants et neufs sur beaucoup de points de notre histoire flamande , tels que sur le mariage , les aventures lointaines et la mort de Baudouin ou plutôt de l'imposteur qui avait emprunté son nom , sur la vie de ses filles Marguerite et Jeanne, qui toutes deux ont été si malheureuses ; sur la fameuse bataille de Bouvines , l'emprisonnement, la longue détention et la mort de Ferrand , qui aurait été fils naturel du roi de France ; sur la mort tragique de l'épouse de Robert de Béthune, que celui-ci tua d'un coup de frein de bride dore\ comme ayant empoisonné son fils Charlon, etc. , etc. Ces détails, quoique s'éloignant parfois de la vérité his- torique, et empreints d'un caractère fabuleux, n'en ser- vent pas moins à nous faire apprécier le véritable ca- ractère de l'époque. Mais l'auteur ne fait pas mention
de Paventure romanesque qui serait arrivée à Bau- douin IX , lorsque ce prince était retenu dans la prison de Joannice, roi des Bulgares, et aurait résisté, nouveau Joseph, aux séductions de la femme de ce barbare, qui voulait l'épouser et se sauver en Flandre avec lui. Notre roman accuse positivement Jeanne d'avoir fait pendre son père, pour jouir paisiblement avec le comte Fer- rand du gouvernement de la Flandre. On sait que cet épisode tragique a fourni à plusieurs auteurs moder- nes des sujets de drame, et que des historiens s'en sont emparés comme d'un fait réel. Nous ne citerons que les Imposteurs insignes y par J.-B. de Rocoles, historio- graphe de France et de Brandebourg. Amst. 1683. « Tous les habitants de la ville de l'Isle croyent , dit-il , page 129, que la comtesse Jeanne fut persuadée, après l'exécution de cet homme, que c'étoit effectivement son père, parce que dans le moment qu'on le menoit au sup- plice , il déclara que sa fille la comtesse avoit un certain signal en la partie que la pudeur ne veut pas qu'on voye, qui n'étoit connu qu'à luy , à sa femme et à sa nourrice, et dontlaconnoissancene pouvoit avoir esté divulgée, cette nourrice estant morte depuis longtemps ; et que, plûtost sur cette dernière déclaration que pour raison de l'instinct naturel au sexe , d'estre inesgal et flottant, elle eust un extrême déplaisir de l'avoir fait mourir de la sorte ; que
*§ xviij Rê- veur appàisev ses mânes ou plutost la colère de l'éternel pour un tel parricide , et pour faire prier Dieu pour son ame, selon la pratique de ce temps-là, elle fonda un grand hospital à l'Isle qu'on nomme Ylfospital-con- tesse, là où l'on voit des armes et les marques du sujet de la fondation , savoir est une potence aux murailles et aux vitres, voire jusques aux courtines deslicts,aux plats, aux assietes, nappes et servietes. Ce qu'assuré- ment les directeurs dudit hospital n'auroient par souf- fert , si l'acte de la fondation n'authorisoit la croyance du vulgaire ; ainsi l'on ne doit pas s'estonner si toute l'Europe resta dans le doute, si ce fut avec justice que la comtesse fit mourir cet imposteur. »
Pour nous, nous regardons comme erronée cette tra- dition populaire, que Ton s'est efforcé de faire revivre depuis peu.
Il y aurait un bien beau chapitre à faire pour celui qui voudrait décrire l'influence des romans de chevalerie sur les mœurs au moyen âge : quelques auteurs ont déjà traité cette question sous plusieurs de ses faces. Nous nous contenterons de recueillir parmi les noms d'hom- mes et de monuments de la Belgique les souvenirs qui se rattachent à ces vieilles épopées, pour prouver com- bien les chants de nos rapsodes nationaux ont dû être populaires dans notre pays.
On remarque que de tout temps la mode a exercé son influence jusque sur les noms des hommes. A l'époque de la révolution française , quand on voulait imiter en tout les Grecs et les Romains , on a vu ressus- citer les Thrasibule, les Socrate, les Alcibiade , les Ca- ton , les Brutus, etc. C'était alors une manie politique ; des causes bien moins graves ont souvent déterminé les familles dans le choix des noms qu'elles donnaient à leurs enfants. On sait que de nos jours la lecture des ouvrages de Bernardin de S. Pierre, et deMMmesCottin et de Staël , ont été la véritable source à laquelle on a emprunté les noms de Virginie, de Corinne, de Mal- vina , etc. Cette manière d'adopter pour les enfants les noms de héros de romans est loin de ne dater que de nos jours. Au moyen âge la lecture de ce genre de livres a exercé sous ce rapport une influence si sensible qu'elle mérite d'attirer notre attention, parce qu'elle offre une des preuves les plus frappantes du goût de notre pays pour ces sortes de compositions et de la profonde impression qu'elles firent sur les esprits.
Un passage naïf d'un de nos auteurs du XIVe siè- cle , Jacques de Hémericourt , nous prouve que la lecture des romans de chevalerie formait une partie de l'éducation de la jeunesse. Voici en quels termes il parle de la fille d'un noble de Hesbaie: Ilh faisoit ( le Sire de
Warfusée ) sa dite filhe, par ses maistresses, nourir en grant estât, aprendre et ensengnier tos ébatemens que nobles damoiselle doyent savoir , de overeir d'or et de soie, et de lire ses hoires, remans de batailhes,joweir az eskas et az tables , etc. (*)
On voit que dès la plus tendre jeunesse la lecture des romans de batailles ou de chevalerie était mise à côté de celle des heures: il devait nécessairement arri- ver que des esprits , nourris par la lecture et frappés des exemples de prouesse et de courtoisie , ne résiste- raient pas au plaisir de donner à leurs enfants les noms de ceux qu'on voulait leur proposer comme modèles de courage ou de vertu.
L'Église était à cette époque peu difficile et l'usage de ne choisir les noms que dans la légende des Saints était loin d'être rigoureusement observé. Chose singu- lière ! les poésies avaient rendu les noms de Charle- magne, de Roland et d'Olivier tellement célèbres , qu'ils avaient fini par trouver place jusque dans les martyrologes. Ce n'est qu'assez tard que le premier en fut généralement rayé , après avoir été pendant long- temps vénéré comme saint dans beaucoup de loca- lités. Quant aux deux autres dont le nom ne se
( * ) Miroir des Nobles de Hasbaye. page 6.
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trouve dans aucun ancien manuscrit (*) des martyro- loges , ils s'y étaient glissés , en France , vers le XIVe ou le XVe siècle, c'est-à-dire à l'époque que les livres de chevalerie trouvaient le plus de lecteurs.
Il serait facile, en compulsant nos annales, de rencon- trer un nombre considérable de ces noms empruntés bien certainement plutôt aux romans , qu'aux légendes de l'église. Des recherches un peu approfondies dans cette partie nous conduiraient à des résultats assez curieux , qui prouveraient combien les livres de chevalerie ont eu de vogue parmi nous; elles nous permettraient de déter- miner avec certitude non seulement l'époque à laquelle ces livres ont trouvé le plus de lecteurs, mais encore le cycle romanesque qui a eu le plus de succès chez nos ancêtres.
On sait qu'au XIIe siècle , on commença générale- ment par toute l'Europe à cultiver la poésie dans les langues vulgaires , et que dans les premières années du XVIIe seulement , la littérature du moyen âge, faisant place aux chefs-d'œuvre de l'antiquité
(*) Molanus, qui dans les premières éditions de son martyrologe n'avait pas parlé de nos deux paladins , a fini par leur accorder une place dans sa dernière - et Solerius en reproduisant ce passage, a eu soin de dire que c'était une addition de Molanus. Voici ce qu'on y lit à leur égard : In Galliis Rolandi Comitis Ccnomanensis , Oliverii et sociorum } qui jitxta Pampelonem , sub Pyreneis montibus , pro Chrisio pugnantes } Carolo Mogno imperante , occubuerunt.
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et raillée par le spirituel Cervantes , tomba dans l'oubli avec les Amadis. Eh bien ! c'est précisément durant cette période que nous trouvons celte grande quantité de noms empruntés aux romans. Qu'il nous suffise d'éveiller l'attention sur ce point et de citer un très-petit nombre d'exemples à l'appui de ce que nous venons d'avancer.
Même avant la découverte d'un fragment flamand des Nibelungen, M. Mone avait préjugé, d'après la simple existence chez nous de quelques noms évidemment empruntés à ce beau poème, que nos ancêtres devaient en avoir eu connaissance.
Le cycle d'Artur a été en général moins répandu en Belgique que celui de Charlemagne;cependant dès le XIIe siècle, le nom d'Ivain (Iwanus) était employé chez nous, etlvain, châtelain d'Alost, joue un assez grand rôle dans cette période de l'histoire de Flandre. Parmi les magis- trats de Bruxelles au XIVe siècle, nous trouvons Ivain de Mol, fils d'Ivain et plus tard Ivain de Mol, filsdeThierri. Au XVe siècle, les fastes consulaires de nos villes nous offrent un grand nombre d'individus qui s'appelaient Lancelot. A Bruxelles, nous trouvons en 1477, un échevin Lancelot van Gindertale ; à Anvers un Lan- celot van Ursel, amman en 1483, et un échevin du même nom en 1540 ; en 1564 Lancelot van Keslelt
était trésorier de la même ville et Lanceîot 'T Seraerts y était échevin en 1587. Le nom de Perceval , quoique moins répandu que le précédent, n'était cependant pas inconnu. Perceval de Halewyn assistait à un tournois à Bruges en 1440 ; et un Pierre Percheval vivait à Ath, en 1577.
Mais c'est surtout dans le cycle de Charlemagne que l'on avait le plus amplement puisé. Les Olivier, les Roland , les Oger , les Renaud , les Roger , etc. , se lisent à chaque page de notre histoire. Il n'est pas jusqu'aux noms de Maugis et de Tristan qui n'aient été adoptés.
Outre les dénominations tirées des fictions qui ap- partiennent entièrement au moyen âge , il est évi- dent que les nombreux Hector, Alexandre, etc., qui se rencontrent avant la renaissance des lettres ont été ainsi appelés , non pas justement par suite de la lecture des chefs-d'œuvre de l'antiquité , qui étaient presque tout-à-fait tombés dans l'oubli ; mais bien plus à cause des romans que des auteurs du moyen âge avaient brodés sur des sujets puisés chez les anciens.
Il est à remarquer que ces noms ainsi empruntés aux productions littéraires, étaient le plus souvent por- tés par des gens de la haute classe, par des chevaliers, des nobles, des magistrats, etc. ; parce que c'était préci-
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sèment ceux-là qui trouvaient dans ces livres le plus d'exemples à suivre , et parce qu'ils étaient plus ins- truits que la classe du peuple.
Ce n'est pas seulement sur les noms d'hommes que la littérature exerça alors son influence. On alla si loin que des dénominations puisées dans les romans de che- valerie furent données aux monuments publics et par- ticuliers.
On voit aujourd'hui sur la Grand'Place à Lou- vain, un élégant bâtiment, élevé dans les dernières années ; il sert de salle de concert et est connu sous le nom de Table-Ronde. Il a remplacé un vaste monu- ment gothique datant de 1439 , et qui , tombant de vétusté, fut démolien 1818. Acette époque on y remar- quait encore un bas-relief représentant le vieux roi Artur, assis à table avec ses bons chevaliers. Quelle fut ici l'origine de cette dénomination empruntée aux romans du moyen âge ? Cela serait assez difficile à établir : tou- jours est-il que l'expression Het Tafel Rond, sous la- quelle les habitants de Louvain désignent ce monument, prouve suffisamment que ce nom remonte à un temps très-reculé ; car, depuis trois siècles , la langue flamande n'admet plus le placement de l'adjectif après le subs- tantif. La destination primitive de ce bâtiment n'est pas encore très-bien connue ; mais on sait cependant que
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les Corps des Métiers y avaient leurs réunions dans les XVIe et XVIIe siècles 1 et qu'à la même époque les Chambres de Rhétorique y donnaient leurs représen- tations. C'est peut-être parce que ce local a été con- sacré aux Muses, qu'il est venu jusqu'à nous , avec un nom emprunté à l'une des fictions les plus agréables et les plus brillantes qui exercèrent le talent des poètes du moyen âge.
C'est ainsi qu'à Anvers il y avait, en 1577, une maison qui portait le nom de Château de Montauhan, tandis qu'un peu plus tard , une autre était désignée sous celui de Roncevaux. Un des principaux bâtiments qui se voyaient anciennement dans la rue des Vaches , à Gand , était également connu sous cette dernière désignation. L'enseigne aux quatre Fils Aimon, ou au Cheval Bayard, a eu une vogue qui n'a pas entiè- rement passé de mode. Au commencement du XVIIe siècle, il y avait à Anvers neuf ou dix maisons qui portaient ce nom , et la même chose existait égale- ment dans presque toutes nos localités. A mesure que dans les grandes villes les chefs-d'œuvre de la littérature du moyen âge tombaient dans l'oubli, les idées qu'ils avaient fait naître se perdirent et le temps et la mode eurent ici l'influence qu'ils exercent sur toutes choses. Aujourd'hui ce n'est que dans nos campagnes
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que ces anciens souvenirs sont conservés, parce que là la lecture de la Bibliothèque Bleue , réimprimée tous les ans à Anvers et à Gand (*), continue à avoir de l'at- trait et que les habitants y comprennent encore ce que c'est que le Château de Montauhan , la Bataille de Roncevaux} le Cheval Bayard^ etc.
Tout le monde a entendu parler chez nous de la clo- che Roland qui, fondue en 1317 , se trouve encore au- jourd'hui dans le beffroi de Gand. On sait quel rôle elle a joué dans les émeutes populaires et dans les guerres ci- viles qui agitèrent si fréquemment la capitale des Flan- dres. Combien de nos historiens ne nous ont pas rapporté l'inscription qui se trouve sur cette cloche, sans qu'au- cun jusqu'ici nous ait donné la véritable explication de son nom? On l'a fait dériver de Rou ou Rollon, cet intrépide chef des Normands , dont les armes répan- dirent tant de terreur en France et chez nous. Mais pour adopter cette origine, il faut confondre les noms tout-à-fait différents de Rollon et de Roland; ce qui n'est nullement nécessaire, puisque le paladin de Char- lemagne , que les romanciers du moyen âge nous dépeignent muni d'un cor , entendu de plusieurs lieues à la ronde, était un personnage plus connu de
(*) En France, Rouen et Tours; en Hollande, Amsterdam, sont les autres villes où ces sortes de livres sont encore annuellement reproduits par la presse.
dos ancêtres que le chef des Normands. Ce cor, qui inspirait la terreur aux Sarrazins et ralliait les troupes de Charlemagne , offre toute l'analogie possible avec le nom d'une cloche destinée à sonner l'alarme et à réunir la commune. L'intéressant épisode de la vie de Roland, blessé après la bataille de Roncevaux et , seul dans un bois, donnant pour la dernière fois du cor afin d'avertir Charlemagne , aura vivement intéressé nos ancêtres et les aura déterminés à adopter le nom de ce héros.
S'il nous était permis de former quelques conjectures sur l'époque à laquelle remonte la composition du roman historique de Baudouin, nous dirions que cet ou- vrage est postérieur d'un siècle environ aux événements qu'il raconte, et dont le souvenir devait alors être encore tout récent. L'auteur de ce livre, dont le nom ne nous est pas parvenu, n'appartient pas à la partie flamingante de la Flandre, quoiqu'il connaisse assez bien nos localités et qu'il parle des Flamands avec plus d'impartialité que ne le faisaient d'ordinaire les écrivains français de cette époque; on croit reconnaître à un grand nombre de ses expressions , qu'il était originaire de l'Artois et plutôt encore de la Picardie. Quelques phrases rimées, et tournées avec une certaine cadence font supposer que ce roman a été primitivement écrit en vers, et qu'il n'a été mis en prose qu'au xve siècle. On sait que dans ce
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temps . la poésie ayant sensiblement décliné , et s'étant pour ainsi dire perdue, plusieurs poèmes français et flamands , tels que Perceval , Lanceîot , les chroniques de Turpin et Roland, furent métamorphosés en humble prose.
Toutes les éditions du roman de Baudouin sont si ra- res, que nous croyons utile d'extraire du Manuel du Li- braire par Brunet et des Nouvelles Recherches du même auteur les descriptions bibliographiques qu'il en donne. « Baudoyn , cy commence le livre de Baudoyn, conte de Flandres, et de Ferrant, filz au roy dePortingal, etc.
— Cy finit ce présent livre impresse a Lion sur le
Rosne, et finit le douzeiesme jour de moys de novembre lan courant mil iiii cens Ixxviii [par Bar th. Buyer). pet. in- fol. goth.
« Edition très-rare , et que nous regardons comme la première de ce roman ; car celle de Lyon , 1474 , in-folio, citée par Prosper Marchand, hist. de î'impr. (sans doute d'après le catalogue de madame la prin- cesse, à Anet) , passe pour chimérique , quoique Bar- thélémy Buyer, imprimât déjà à Lyon en 1473 (voy. Lotharius). Cette édition de 1478 a été vendue 179 fr. la Vallière; 102 fr. exemplaire défectueux, Schérer. Le volume imprimé à *2 col. commence par 4 f. de table, le texte suit el occupe 91 f. sous les signât, a-n.
-*# xxix £*>
« — Le même livre de Baudoyn. Imprimé à. Cham- béry, par Anthoyne Neyret, l'an 1484, le xxix jour de novembre, in-4. de 69 f. sign. A-15. »
« Édition également rare, vendue 72 fr. (quoique piquée de vers) la Vallière ; 20 liv. 10 Sch. Sterl. Blandford. »
« Le même livre de Baudoyn. — Chambery, Ant. Neyret, 1485, pet. in-fol. goth. fîg. en bois. »
« Cette édition est tout aussi rare , beaucoup moins connue que la précédente, et en diffère pour le nombre des feuillets. »
« L'édit. de 1484 porte au recto du 1 f. les mots Bau- doin comte de Flandres, et au verso une grande figure en bois représentant le preux Baudouin à cheval. Cette figure est bien répétée au verso du même f . dans l'édit. de 1485, mais le recto de ce f. y est entièrement blanc. L'édit. de 1484 a 69 f. à longues lignes au nombre de 30 et 31 sur les pages entières ; avec des sign. a-i m. La seconde n'a que 66 f. à 32 lig. par page, signât, a-hv. La souscription qui, dans l'édit. de 1484, est placée au verso du dernier f., se lit dans celle de 1485 au verso de l'avant dernier f . et se termine ainsi : Imprime a Cham- berypar Anthoine Neyret lan de grâce mil quatre cens octante et cinq le njour de décembre. Au recto du dernier f. est une grande planche en bois qui ne se voit pas
-*# xxx f*.
dans la première édit. de Chambery; il y a aussi des différences dans l'orthographe et dans les abréviations des mots : par exemple, on lit au commencement du 2e f. de ledit, de 1484, cy commence le livre de Bau- doyn.,.. et dans celle de 1485, cy commence »
« La bibliothèque du roi possède un exemplaire de chacune de ces deux édit. et aussi un de celle de Lyon, 1478. »
« — Lhistoire et cronique du noble et vaillant Baudoin conte de Flandres lequel espousa le dyable nouvellement imprimé a Lyon. — Cy finist le livre de Baudoyn. . . im- prime a Lyon par Olivier Arnouillet (sans date) , pet. in-4. goth. de 49 f. avec fig. en bois. Titre rouge et noir, au verso duquel commence le texte, imprimé à longues lignes. »
« — La même histoire. Paris , pour Jean Bonfons., (sans date), pet. in-4. goth. à 2 col. sign. a-o, fig.
« Édit. très-mal exécutée, Vend. 64 fr. en 1829. »
« Les nobles prouesses et vaillances de Baudoyn conte de Flandres et de Ferrant filz au roy de Portingal, qui après fust conte de Flandres. — Imprime' a Lyon par Claude Nourry , lan mil ccccc et ix , pet. in- fol. fig. en bois, de 48 ff sign. a-m. »
« Vendu 61 fr , Lair , quoique défectueux. »
Voici une autre édition, inconnue à M. Brunet, et dont
nous devons la description à l'obligeance de M. A.-G.-B. Schayes , premier commis aux archives du royaume , à Bruxelles : elle a été faite d'après l'exemplaire de la bibliothèque de cette ville :
Cy commence le livre de Baudoyn conte de Flandres et de Ferrant filz au roy de Portingal qui après fut conte de Flandres. — Cy finist ce présent livre intitulé le livre de Baudoyn, etc. contenant aulcune chronique du roy Phelippe de France et de ses quatre filz. Et aussy du roy Saint-Loys et de son filz Jehan Tristan qu'ilz firent encontre les Sarrasins. Impressé a Lion sur le Rosne et fini le douzième jour du moys de novembre lan courant mil iiij cens lxxxiiij .
Pet. in-fol. de 27 lignes , aux pages pleines , à 2 col. caract. goth. dans le goût de ceux de Guttenberg ; let- tres initiales en forme de fleurons, fond blanc , de 98 feuillets sans pagination , signât, ni réclames.
L'exemplaire du livre de Baudoyn dont nous avons fait usage pour notre impression est de ledit, de Cham- bery, Antoine Neyret , 1485 : Il est entièrement con- forme à la description que avons empruntée plus haut à M. Brunet. Ajoutons que les planches en bois, y com- pris la gravure représentant Baudouin à cheval , au verso du lerf. , sont au nombre de dix, dont quelques unes reparaissent plusieurs fois : au recto du dernier f. se
«$# xxxii §4.
trouve le fleuron de Neyret, que nous avons fait graver, comme les autres planches , avec une scrupuleuse fidé- lité , afin de leur conserver le caractère de l'époque. Ce travail a été exécuté par M. Charles Onghena , de Gand , qui s'est acquis la réputation de premier gra- veur au trait de la Belgique.
Notre exemplaire du Baudouin se trouvait relié avec le livre des faits de messire Bertrand Du Gesclin , sans date , in-fol. à 2 col., auquel manquait le f. b-iij, ainsi qu'avec la Destruction de Jhérusaleniy également in-fol. à 2 col. et sans date : tous deux en prose. Ce volume provenait de la famille du baron de Draeck, de Gand : il avait passé aux RR. PP. Capucins de cette ville. Ceux-ci en firent présent à leur médecin, feu M. J.-L. van Coet- sem, à la vente duquel, en 1824, M. Heber lepaya474-fr. Quand l'on vendit une partie des livres de ce célèbre bibliophile, à Gand, en 1835, le libraire Crozet de Paris } fit l'acquisition de ce précieux volume pour la somme 1650 , fr. qui , jointe aux frais de vente, s'élève à 1815. fr.
M- Barrois, dans sa bibliothèque [>rotypographique, nous a donné des inventaires des diverses collections de livres des fils du roi Jean, Charles V, Jean deBerry, Phi- lippe de Bourgogne et des siens : mais il ne cite aucun Ms. du Baudouin ; ceux qui sont indiqués sous les n0i
*§ xxxiij g*.
1290, 1474, 1720, 1935 et 1949 ne paraissent être que l'histoire de Ville-Hardouin.
Le roman de Baudouin a longtemps été regardé
comme le premier livre imprimé à Chambéry : mais
M- Brunet fait remarquer dans ses Nouvelles recherches,
qu'il n'est que le second, puisqu'il porte la date du mois
de Novembre , tandis que le suivant , qui est du mois
de Juillet, est réellement la première production sortie
des presses de la capitale de la Savoie. En voici le titre :
Exposition des Évangiles : ( au verso du dernier f.)
Cy finist l'exposition des Évangiles et des Èpitres de
tout lan translatées de nouveau de latin en françoys.
Imprimées a Chambéry par Anthoine Neyret, lan de
grâce M. CCCC. LXXXIIIJ. le IV jour dumoys de
juillet. Deo gratias. in- fol. goth.
Il nous reste à dire un mot sur la manière dont nous avons publié de nouveau le livre de Baudouin. Nous avons voulu conserver l'intégrité du texte et de l'ortho- graphe , ne pensant pas qu'il nous fût permis d'avoir la prétention de rajeunir un beau monument littéraire du moyen âge : à l'exemple d'autres éditeurs, nous avons cependant jugé nécessaire d'y mettre quelque ponctua- tion et d'accentuer les pénultièmes et les dernières syllabes de certains mots.
Nous avons cru faire plaisir à nos lecteurs en faisant
*§ xxxiv #*>
suivre notre réimpression du Baudouin par les frag- ments d'un autre roman national pour nous Gilion de Trasigntes. M. 0. L. B. Wolff , les avait déjà fait pa- raître dans son recueil dJ * Anciennes chansons populaires de la France^). Nous ne connaissions jusqu'ici que le titre de Y Histoire véritable de Gilion de Trasignies, Brux. 1703 , m-12 : mais outre que le texte de cette édition a été maladroitement altéré, de même que l'orthographe, à ce que l'on doit supposer, ce livre est devenu si rare même dans nos provinces , que nous n'avons pu nous en procurer un exemplaire.
(*) Alt franzœsische Volkslieder. Leipzig, Fleischer , 1831, gr. in-18 de xiv 200 pages.
€t tommmct U iwxt iït Sauîwtjn tontt iït ManbttB ti iït errant ftlj au rot} tft $j0rttttjgal, qui ayxis fut tontt î>* iHatrôtm
n l'an mil cent quatre vingtz avoit en Flandres ung conte nommé Phelippes , du quel conte quatorzes aultres con- tés estoyent tenuez par hommaige : c'est assavoir Holande , Zélande , Alos , Haynault , Tarache , Cambrésis , Ver- i^^m^ mendois , Noyon, Aumarle, Boloigne, Amiens , Corbie , Arthoys et la conté de Guiennes : et là estoient subjectz à luy. Et si estoient l'une des pars de France et avecques ce estoit filîoul et portoit le
LE LIVRE DE BAUDOYN
nom de Phelippez , lors roy de France , qui fut moult preudons et loyal. Et au temps que celluy roy Phe- lippes régnoit , un payen d'oultre-mer nommé Caque- dent, lequel vint devant Romme , accompagné de xn de ses filz , qu'il avoit engendrez et eut bien trois cens mille hommes qui par force prindrent la cité deRomme et tuèrent le Pape et les cardinauîx et toute l'aulter cîergié ; et si prindrent et pillèrent tous les trésors de Romme , et ardirent la grande ville de Romme et gec- tèrent es feuz femmes etenfans , et puis s'en allèrent les Sarrazins et vindrent à Romme et entrèrent en Tous- quenne et en Lombardie et ardirent et exillèrent le pays et vindrent devant la cité de Millan et l'assiégèrent. Car Caquedant le payen qui entre les aultres estoit géant, fust moult craint et doubté ; et estoit son escu de fin or coulouré à ung lyon rampant, et se vantoit le payen qu'il estoit roy coronné de tous lez aultres royaulmes d'entre le ciel et la terre.
Ccrmmjmt k maxqnw to Millan jemwtja ung mt&&ai$ux par Itemx* k xar\ ht Ixmtt y aux Itnj frxmttjer ztttmxz t\ atte.
Le marquis de Millan qui doubtoit moult les payens et les Sarrazins , quant il se vit ainssi assiégé , pource qu'il avoit peu de vivres et de vitaille, il en fut moult dolent et envoia ung messaigier en France requérir et
CONTE DE FLANDRES.
supplier au roy Phelippe, qu'il le venist secourir contre les payens. Le niessaigier s'envint à Paris, où il trouva
le roy Phelippe qui estoit acompagné de moult grant nombre de gens, où il avoit troys ducz et dix contes. Et lors le messaigier du marquis de Millan salua le roy et luy bailla lez lettres du marquis et lui compta la destruction de Roanne. Et adoncques le bon roy Plie- lippe si accorda qu'il iroit secourir le noble marquis de Millan , et aussi aideroit à vengier la loy de nostre sei- gneur Jhesu-Christ , et aussi ainssi comme le boa roy Phelippe divisoit avecques ses princes et barons, com- ment il seroit bon d'aller secourir et aussi aider au mar- quis de Millan, ung aultre messaigier qui venoit du pais de Gascoigne, vint devant le roy et luy dist que Jehan- le-Mauvais , lors roy d'Angleterre, estoit venu ou pais
LE LIVRE DE BAUDOYN
de Gascoigne, en grant quantité de gens, et qu'il des- truioit et ardoit tout le pais et que pour Dieu il voul- sist secourir son bon pais de Gascoigne , ou autre- ment il estoit en péril d'estre perdu , dont moult fut émerveillé et dist : « Dieu de paradis ! or est le roy a d'Angleterre bien parjure en droit et a brisé nos tresves « qu'il avoit faictes et jurées. Par Dieu ! si je vis, il « s'en repentira : je cuide bien aller venger le Pape « qui a esté occis et cuidoie bien aller secourir le mar- « quis de Millan que les payens ont asseigé , mais je ne « sçay lequel faire. » Lors le conte de Flandres qui estoit à la court du roy Phelippes luy dist : « Sire, l'on « doibt exposer jusques à la mort pour son pais : et, « mon très chier sire , tous estes mon parrain et porte « vostre nom et pour ce , de vostre grâce , me veuilles a donner ung don. C'est que je aille secourir le marquis « de Millan et chassier les Sarrazins et vengier le Saint- ce Siège apostolicque de Romme. » — «Filloul, ce dist le a roy, nous le volons et ottroyons et abandonnons noz « trésors, et nous nous en yronsen Gascoigne contre le « roy angloys , car nous en avons dévotion. »
Cxrmmjent le contt to JiarùttQ *1tn alla tn son pais îft Manîftt8 tl mattàa icm* 0*0 %tns1 :p«t0 01jcîï alla h ilîtllatt.
Le conte de Flandres print congié du roy et alla en Flandres et manda tous ses hommes et fist son assemblée
CONTE DE FLANDRES.
à Arram. A son mandement vindrent le conte Florent de Hoîande , Gaultier de Saint-Omer , le conte de Zélande , le conte de Bouloigne , et le conte de Valen- ciennes , et le conte de Noyon , l'abbé de Saint-Valéri , le conte d'Aumerîe , le conte de Julliers , le conte d'Eu et plusieurs grans seigneurs qui tenoient leurs terres du conte de Flandres , et tant assemblèrent dedans xv jours, que ilz furent vingt mille armez, dont le conte de Flandres mercia Dieu. Et adonc s'appareillent noblement et prindrent leur chemin droit à Millan, et furent les sommiers envoyez devant et six vingtz che- vaulx. Et là estoit le sire de Tournay, le chastelain de Bergues, et Guillaume sire de Gaulle. Et le conte de Flandres alla après à tout ses gens ; mais ainssi que le conte estoit en chemin , il chemina beaucoup d'aultres gens qui avoient désir daller contre les Sarrazins. Et avant que le conte fut es mons , il se trouva accom- paigné de plus de xl mille, dont il mercia Dieu. Le conte de Flandres et son noble bernaige passè- rent les mons et prindrent leur voie parmy Lombardie , droit à Millan. Et en ce temps fut moult esmerveillé le marquis de Millan que son messaigier ne venoit • car ils mouroient de fain à Millan et mengèrent leurs chevaulx et luy estoit advis que son messaigier avoit este tué en chemin , pource qu'il n'avoit nouvelles des François et disoit : « Hélas ! oncques-mais ne vis François recreuz « de bien faire, et si n'ay leur secour, je mouray « à douleur: mais j'aime plus morir avec mes amis,
LE LIVRE DE BAUDOYN
« que renoyer la foy . » Et ainssi que les Sarrazins eurent fait ung assault devant la ville, le marquis haulssa la visière de son bassinet pour s'esventer , et regarda sur destre droit es tentes des Sarrazins qui crioient : « trahy ! trahy ! » dont le marquis fut moult esjoy. Et dit à ses gens que sanz faulte le secour des François estoit venu et dit à ses gens : « allons secourir tost les François; » et montèrent bien m mille à cheval et se yssirent hors et allèrent sur les Sarrazins : et y eut moult dure bataille en laquelle le marquis fut occis par la main du Souldan ; mais tantost après furent les Sarrazins vaincu et y eut ung des fiîz au Souldan mort. Et couvint que par la nuit les Sarrazins se retraissent et encores en celle retraite , y eut un g des aultres filz au Souldan mort et le tua le conte de Julliers. Le conte de Flandres , après qu'il eut ce fait , entra dedens Millau luy et ses gens et le Souldan s'en alla en ses tentes, qui fut moult couroucé de ses deux filz. Et jura Mahom que si le conte de Flandres le vouloit attendre , qu'il jousteroit à luy seul à seul. Et le lendemain Caquedent se arma moult richement et s'en alla devant Millau , et fist tant qu'il parla au conte de Flandres et luy dit : ce Affin que noz « gens ne soient plus tués , ne d'une part ne d'aultre , « je vueii à vous combattre seul à seul, voyre par « itel convenant, que se vous me conquerés, je vous a rendray Romme et Constance et tous les trésors que je « y ay conquis , et m'en retourneray en Affrique moy ce et mes gens , ne jamais cristienté ne grèveray : et si tu
CONTE DE FLANDRES.
« es vaincu de moy , par mon efforcément , tu me « rendras la ville de Millan et t'en retourneras toy et « tes gens en la cristienté. » Et quand le conte de Flan- dres l'entendit, il luy accorda incontinent la bataille corps à corps sur icelle couvenance , car il avait bonne confiance en Dieu. Et lors eut le Souldan grant joye, car il cuidait avoir tantôst conquis et en signe de fer- meté . le Souldan en heurta à sa dent . car c'est la cous- tume des payensd'oultre-mer.
Ccrmmjettt \t conte te Jlanl&xtB conqnxzt tn rtjampt te .bataille Carpu&mt,
Le conte de Flandres et le Souldan furent tantost ordonnés , et s'en yssirent en ung pré tous armés ; et portait le Souldan Fescu au grand lyon rampant, qui estoit moult noblement poincturé et en eut le conte de Flandres envie. Finablement se combattirent moult cruellement ensemble et tant que le conte conquist le Souldan en Festour et luy couppa la main et ung pié et le lassa illecques et prinst Fescu au grant lyon rampant : mais il ne le porta pas longuement, car les Sarrazins yssirent d'une ambusche , où il avoit quatre des filz au Souldan et estoient bien xx. mille et encleurent le conte, tant qu'il ne s'en pèult aller. Et fut moult fort navré ; car Acquillan, Fung des filz au Souldan, le rua jus, et luy osta Fescu de son père : et eut esté le conte mort, si ne fut le conte de Julliers et les aultres Cristiens qui
LE LIVRE DE BAUDOYN
estoient en la cité , issirent moult rudement et vindrent secourir le conte. Et fit tant de prouesse le conte de Julliers qu'il tua Acquillan, au Souldan le fils et lui osta le blason qu'il avoit osté au conte de Flandres et fut mené le conte à Millan et le conte avec pour guérir sez plaies : et lez Cristiens tindrent l'estour contre les Sarrazins et allèrent fouyant parmy la Rommenie : mais ilz en demoura de mors parmy la dicte Rommenie plus de xxx mille , et n'osèrent arrester en Rommenie pour la paoure du conte de Flandres et se mirent en mer et j urèrent Mahom que la Cres tienté Tache teroit chièremen t .
Cxrmmjent \t toxtïz to M&vtirtz tï #t& %tns dm alijèrmt a Exrmmje f ont ia rtztautt*
Le conte de Flandres et son noble bernaige furent remis à Millan , et y eut ung peu de content entre luy et le conte de Julliers : et dist le conte de Flandres au conte de Julliers qu'il luy rendist l'escu au grant lyon rampant , qu'il avoit conquesté sur le Souldan par la grâce de Dieu , et aussi qu'il le vouloit avoir et porter tant qu'il vivroit luy et ses hoirs après sa mort. Mais le conte de Julliers ne le voulst pas rendre , mais dist que depuis qu'il l'avoit conquesté qu'il l'avoit perdu. Car Acquillan , l'ung des filz au Souldan , l'avoit rué jus, et luy avoit osté l'escu, lequel le conte de Jul- liers l'avoit depuis gaigné sur Acquillan et l'avoit
CONTE DE FLANDRES.
abatu mort; et ainssi debvoit estre l'escu sien et le debvoit porter. Et après ces parrolles , furent d'accord que quant ilz seroient retournés en leurs pais , ilz en feroient à l'ordonnance du roy de France et en pourroit juger à sa volunté et ainssi furent d'accord. Lors le Conte de Flandres appella ses barons et leur dist : ce Beaulx seigneurs, je veulx aller à Romme que le Soul- « dan a gastée et reffaire la cité. Si vous prie que vous « vueilles venir avecques moy. » Lesquelz luy accor- dèrent qu'ilz ne luy fauldroient jamais. Et se partirent de Millan, et estaient bien vingt mille hommes et allèrent à Romme et establit le conte de Flandres Pape à Romme qui avoit nom Ignoscent le second , qui fut du pais d'Espaigne et fut ung bon preudomme, et gouverna moult bien la papalité et fist reffaire les esglises que les Sarrasins avoient destruites. Et séjourna le Conte de Flandres avec son ost huyt moys et se confessa au Pape qui pardon luy donna. Et luy haban- donna tous ses trésors : mais le conte de Flandres n'en voulst rien prendre, mais demanda au Pape ung joyel des reliques de Romme et le Pape luy donna le chief de Saint Jaques-îe-mineur. Lorz prist le Conte congié du Pape et le mercia et se partit de Romme et emporta le chief du Saint Jaques-le-mineur , et passèrent Romme et Lombardie et les mons de Monjoust , Lorraine et Savoye et le pais d'environ et puis entrèrent en Bourgoigne. Et le second jour qu'il y furent, ilz rencontrèrent ung chevaucheur et le Conte de Flandres
10 LE LIVRE DE BAUDOYN
luy demanda s'il sçavait nulles nouvelles du roy Phe- lippe de France. « Sire , dist le chevaucheur , il est en « Gascoigne, avec son ost, où il aura journée dedensbrief « temps , contre le roy Jehan d'Angleterre. » Et quant le conte de Flandres entendit le chevaucheur , il en fut moult dolent en son cueur qu'il ne povait estre à la journée et demanda au conte de Julliers : « Que « ferons-nous? je vous prie que nous aillons en Gas- « coigne ayder au roy de France. » Et le conte de Julliers le luy ottroya : mais quant lez villains couars entendirent celle raison , ilz dirent l'ung à l'aultre qu'ilz n'auroient jamais repos, tant que le conte de Flandres vivroit. disant qu'il estoit trop hardi. Le conte de Flandres entendit tantost le murmurement des gens de son ost , et fist crier ung ban qu'il affranchiroit com- munément tous ceulx qui yroient avec luy en Gascoigne ayder au roy de France , et que tous ceulx qui ne y vou- droient aller , s'en retournassent en leurs païs ; et que contre leur vouloir, il ne les y vouldroient point mener, dont se partirent maintz de l'ost moult deshonorable- ment. Le conte de Flandres et le conte de Julliers se partirent à tout quatre mille hommes armés et les autres s'en allèrent en leurs terres et emportèrent le chief de Saint Jaques , et chevauchèrent jeusques à Arram , où ilz se hébergèrent. Mais celle nuit, il pleut tant que ce fut merveilles , et au matin se deslogèrent et allèrent à Baugi. Et ainssi que les sommiers qui estoient plus de cent passoient par Baugi, l'eau les surprint soub-
CONTE DE FLANDRES. If
dainement, en tant qu'il y eut bien vingt sommiers perdus et noiez : et illecques fut perdu le chief de monseigneur Saint Jaques , dont ilz furent moult dolens, mais depuis il fut trouvé par la grâce de Dieu.
Comment k conte te Manftre& et k conte lue 3ml- iitr& aiicxcnt en (fàascoxgne zecaurir k tox\ lue Jxance.
Le conte de Flandres et le conte de Juilliers chevau- chèrent bien pour aller en Gascoigne secourir le roy de France , mais qu'ilz peussent venir là. Et lors le roy de France et d'Angleterre avoientprins tresvesjusques à deux ans, et trouvèrent le roy qui poyoit ses soûl- doiers bien et richement et le saluèrent les deux contes , et leur fist le roy bel accueil , et leur demanda com- ment ilz avoient fait sur les Sarrazins. Et ilz luy comp- tèrent tout, comment le souidan avoit esté desconfit et comme ilz avoient ordonné ung Pape à Romme , dont le roy mercia Dieu. Les dietz contes de Flandres et de Julliers parlèrent au roy et luy dirent : « Sire, nous sommes en content l'ung de l'aultre dune chose que nous vous dirons. Il est vray , dist le conte de Flandres , que je conquis corps à corps le souidan Caquedent et gaigna son escu au grant lyon rampant, et l'eusse emporté , si ne fussent les Sarrazins qui me vindrent f au J cernent encloure et me tollurent l'escu , et m'eus- sent tué , si n'eust esté le conte de Julliers que voiez
LE LIVRE DE BAUDOYN
cy , et les aultres barons qui me vindrent secourir ; et occist le conte de Julliers ung des fîlz Caquedent et reconquist l'escu et son destrier qui le me donna, et pour ce je demande l'escu , pour ce que je l'ay conquis premièrement , et le conte de Julliers le demande pareil- lement , pour ce que depuis il le conquist. Si nous en sommes sôubnais à vostre jugement, si en vueilles juger si droictement que n'ayons entre nous yre ne mal talant*
Cxrmmjent U rxrî) to Jtamt xrrfccrtma t\ toi-sa a yoxitx Vtzcxt an lijxrn rampant a cl\a$cmx fr'ittls, t'zzi aôjsaBxrtt fre* ttmït& îft JTiatrirr* tt ÎXjt Hnliurz*
Phelippes roy de France leur respondist bien gra- cieusement, ce Par ma foy , dist-ilz , j'en jugeray bien et « loyallement. » Et manda le roy son conseil et leur demanda advis de la chose, et puis leurs dist le roy : « Seigneurs , ce sont les plus belles parolles que je vis « oneques. » Et dist que chacun des dietz contes l'a voit bien gaingné loyallement. Et appella les deux contes et leur dist : « Je osteray ce estrief d'entre vous « deux. Vous porteres tous deux le blasson, c'est mon « jugement : mais le conte de Flandres le portera entier, «sans point de différence, car il le conquist premier et a le conte de Julliers le portera orlé d'ung asur vif , et « ainssi le vous en charge. Or, soies dores en avant bons
CONTE DE FLANDRES. 13
« amis ensemble , car oneques-mais blasson ne fust si « bien parti, w Et ainssi furent d'accord les deux contes.
Cxrmmmt it rox\ te Sr&ntt tftn retourna a |3art0 tt it conte te Manùrtz att0st.
Le roy de France s'en alla à Paris et le conte de Flandres s'en retourna en son pais et ung sien filz nommé Baudoin qui fut fort orguilleulx et tant , que par son orgueil il reffusa à femme la fille de France. Et depuis esposa le dyable qui estoit mis en une morte fille et furent bien ensemble xn ans passés et en eut deux filles , dont l'une fut nommée Jehanne et l'aultre puis née Marguerite. Bientost après ces fais cy-devant déclairés , en l'an de l'incarnacion de nostre seigneur Jhesu-Crist mil cent quatre vingtz et quatre ou environ trèspassa le bon Phelippe contes de Flandres de ce siècle, et après Baudoin son filz fut conte de la dicte conté. Et estoient tenues de luy xiiii contés, comme dit est devant. Et alla Baudoin à Paris devers le roy Phelippe, et luy fisthommaige de dix d'icelle contez. Et les aultres, il les tenoit du roy d'Allemaigne. Et quand il eut ainssi fait hommaige au roy, le roy l'araisonna moult doulcement et luy dist : ce Baudoin , ce il seroit temps que vous vous mariassies , car il vous ce appartient femme de haulte lignée. »
14 LE LIVRE DE BAUDOYN
Ccrmnwttt & anodin te conte ùt Jlanîfrt* y ont zaxt orgntil tziima a yttxùtrt a itmmt ia ixlte an xox\ to Srancz tï ynw zzyonza te î&tjabte.
« Sire, dist Baudoin, de ce n'ay-je talant , car sans « faulte je n'aray jà femme, s'elle n'est aussi riche de terre , « comme je suis et d'argent et d'avoir . » Lors luy respondit le duc de Bourgoingne qui illec estoit : « Baudoin , ccmondoulx amy,ilyous conviendra donc querre femme « long-temps : car vous ne la trouvères pas soubz le « firmament aussi riche que vous , mais aussi noblement a pourres estre marié. Le roy a une belle fille et jeune , ce si vous la voulez , nous en parlerons au roy. » Et Bau- doin luy respondist bien fièrement : « Par ma foy, je ce ne vous en prie point. Et ne la veuil point avoir, non « obstant qu'elle vaille mieulxque à moy ne appartient. » Le roy quant il ouyt sa response , en fut moult cou- roucé , non obstant qu'il n'en fist nul semblant. En ce temps vint l'empereur de Constantinople à Paris , où il fut bien festoyé.
©xrmmmt VtmytTtnx to Qlamtantinoipte vint a partis pxurr iïtmanbzr an rxrt) m îx\te a martatgje.
L'empereur de Constantinople vint à Paris : après qu'il eust esté honorablement repçeu de par le roy de France et luy dist : « Sire , noble roy , veuilles moy ((conseiller que je feray, carlesenfans Caquedent m'ont
CONTE DE FLANDRES. 15
<( forment entreprins et suisd'eulx en très grantdoubte, « et pour ce, sire, que je suis à marier, suizvenu devers «vous requérir Béatrix, vostre fille, et l'espouseroye « voluntiers , s'il estoit vostre plaisir et la feroie empe- « rerie et dame de toute ma terre , et vous prie , sire , « que n'en soyez escondit. » Et le roy luy respondist : « Sire , vous me faictes ung grant plaisir , et je le vous ottroye. » Et tantost fut espousée à l'empereur de Constantinople qui fut nommé Henri et dura la feste ung moys. Là estoit le conte Baudoin de Flandres qui fut moult couroucé qu'il ne l'avoit prinse ; mais c'estoit tard , car l'empereur de Constantinople qui l'eut à mariaige , s'en partit et emmena sa dicte femme en Constantinople, où ilz furent bien ensemble xii ans accompliz , que oncques ilz n'eurent enfant , dont ils furent moult tristes et dolens. Or lerray-je si endroit de la belle empererie et viendray à Baudouin conte de Flandres , qui , après icelle feste , se partit de Paris.
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Baudoin , conte de Flandres , prist congié du très- puissant et noble roy de France et s'en alla , luy et ses barons , en sa cité de Noyon qui estoit alors tenue de luy et y séjourna trois jours. Et au quart jour, il eut désir de aller chasser es forestz de Noyon et print ses
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veneurs et son herre de chasse et prinst en sa main ung moult fort espieu et aussi des chiens , et trouvè- rent, quant ils furent en la forest, ung sangler qui estoit moult grant, fort et noir, comme more. Et quant il ouyt les chiens, il se mist à fouyr et les veneurs le chassèrent moult durement , mais il occist quatre des meilleurs chiens qui fussent en la chasse , dont le conte fut moult couroucé et jura Dieu quil ne partiroit jamais de là, tant qu'il eut occis ce porc sangler , et le sangler yssit des boys et s'en fouyt es boys de Mormay et le conte et ses gens fuyrent jusques oultre l'eau de Sei- gne ; car il avoit jà trespassé Vermendois et se bouta le porc en ung lieu ou il cuidoit bien estre à repoz en la forest, mais le conte le suivit avec son espieu. Etestoient ses gens encores moult loing , car il estoit davantaige monté et descendit et prinst l'espieu à deux mains et luy dist : « Porc vous tornerez par descà, car au conte « de Flandres jouster vous couviendra. » Tantost se leva le porc sangler et cliqueta des dens et de la geulle contre le conte , et de la geulle escuma et saillit hors du lieu , où il estoit, et se lança moult fièrement contre le conte : mais le conte le férit si asprement de son espieu, qui luy fischa parmy l'eschine et cheut à terre le porc, et l'assomma et se assist dessus et demoura illec tout pensif et ébahy que ne venoit à luy aulcun de ses gens et se assist illecques endroit le conte une grant piesse. Et quant il se fut une piesse reposé , il regarda tout en tour de luy et vit venir une puceïle vers luy qui che-
CONTE DE FLANDRES.
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vauchoit toute seulle sur ung pallefroy noir qui alloit les ambles . et estoit toute seule. Et tantost se leva le
conte et alla au devant d'elle et la saisit par le frain , et luy dit? «Dame, de par Dieu! vous soiez la très-bien «venue. » Et la dame le salua moult doulcement et le conte de Flandres luy demanda : « Pourquoy dame « alles-vous ainssi seulle et sans compaignie?»Etelleluy respondit moult gracieusement , et dist : « Sire , ainssi « leveultDieulepère tout-puissant : je suis fille à ungroy « devers Orient qui me vouloit marier sans mon ottroy : «mais je jure, et à Dieu fis serment que je n'espouseroie «jà mari , si je n'avoie le plus riche conte de lacristienté. « Et ainssi me parti de mon père par mal talant, et avoie « grant compaignie, mais à présent je n'en ay point, car «je me suis emblée de eulx ; car je doubtoie qu'ils ne me
18 LE LIVRE DE BAUDOYN.
« Toulsissent ramener à mon père et ay promis à Dieu «que jamais je ne iray par devers luy, jusques à tant «que j'ay trouvé le conte de Flandres que l'on m'a tant «loué. » Et quant le conte regarda îa pucelle, il pensa longuement à ce qu'elle disoit , et luy pleut moult fort le contiennement de la dame et fut ardamment espris d'elle et de son amour , et dist à la pucelle : « Belle , je « suis le conte de Flandres , lequel vous queres et n'en « soyes en nulle doubte : et suis le plus riche de dessoubz «le firmament et ayxim. contés à mon commandement. « Et pour ce que vous m'aves ainsi queru, s'il vous vient «à plaisir, je vousprendray à femme. » Et la pucelle qui de ce eut grant joye , luy ottroya , mais qu'il fust tel comme il se disoit. Et le conte lui dist : « Dame ne « soyes en nulle doubte que je ne soye le conte de Flan- «dres. » Et fut le conte de Flandres moult marry que ses gens ne venoient à lui. Et demanda à la dame comme elle avoit nom et aussi comme avoit nom son père et dont il estoit seigneur. Et la dame luy respondist en son mauvais couraige que le nom qu'elle avoit repçeu en batesme estoit Helius. « Mais, dist-elle, vous ne « scaures point le nom de mon père, tant que j'ay e com- « mandement de Dieu et vous cesses à tant , car aultre «ment ne peult estre. » Et lors, le conte de Flandres qui fut tempté de l'ennemy , mist son cor à sa bouche et se prist à corner moult hauîtement pour avoir ses gens. Et premièrement vint à luy le sire de Yalenciennes , Gaultier de Saint-Omer et moult d'aultres gens. Et luy
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demanda Henri de Yalenciennes s'il avoit riens prins : ce Ouy, dist le conte de Flandres, le plus bel porc sanglier « du monde et aussi m'a Dieu fait présent de ceste belle « damoisselle que voiez cy^laquelle je vueil avoir à femme, «puis qu'elle si consent. » Adonc le comte de Valen- tiennes regarda la pucelle qui estoit vestue moult hono- rablement et estoit montée sur ung beau pallefroy que plus bel ne povoit estre. Non pourtant le conte de Va- lenciennes blasma fort le conte de Flandres qui vouloit prendre à femme celle pucelle et luy dit. «Monseigneur, « que scaves vous qu'elle est : c'est par adventure quelque «jeune fille qui pour argent se veult donner. Sire, s'il «vous plaist, vous la pouves bien tenir à vostre com- « mandement, tant qu'il vous plaira, puis luy donnes «congié. Car si hault homme comme vous estes, doibt «ouvrer saigement. Mauldit soit vostre orgueil , car il « n'y a encores guières que reffusastes la fille au noble «roy de France. » Lors le conte de Flandres dist à Henri conte de Yalenciennes : « Parles plus saigement : car mon cueur s'adonne que j'aye ceste-cy à femme et n'en parles plus, car je le vous deffens. » Dont ses hommes furent moult dolens. Dillecques se partit le conte de Flandres et prinst et emporta la teste du sanglier et s'en alla à Cambray luy et ses gens et emmena la dame et l'espousa et fist faire ces nopees moult honorablement, puis fist à son talent d'elle , et tantost après fut grosse d'enffant qu elle porta neuf moys , et eut une fille qui eut nom Jehanne en baptesme et puis après en eut une
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LE LIVRE DE BAUDOYN.
aultre fille qui eut nom Marguerite, qui fut moult richement tenue. Et esleva ceste dame moult grants truaiges en xmi ans qu'elle régna avecques Baudoin et fist faire ou pais moult de maulx dont le conte fut moult blasmé et est vray que celle dame alloit volun- tiers à l'esglise et ouyoit le service , jusques au sacre- ment, mais jamais elle n'attendoitque le sacrement fust levé : mais s'en alloit hors de l'esglise, dont les gens du pais parloient moult oultraigeusement et enestoient moult esmerveillés.
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En ce temps l'empereur de Constantinople fut en moult grant effroy de ce que Aquillan , le souldan de Sure, vint assiéger Constantinople et avecques bien
CONTE DE FL4NDRE 21
cent mille Sarrazins et gastèrent le pais tout d'entour Constantinople. Et pour celle cause l'empereur manda tous ses amys, par toutoùilz en peultfiner, et assembla bien quarante mille Cristiens et advint ung jour entre les aultres que l'empereur de Constantinople yssit de la ville et se combatist aux Sarrazins, en la quelle bataille l'empereur fut mort ; et s'en retournèrent ses gens en Constantinople et en portèrent l'empereur et le firent moult honorablement enterrer et puis pensè- rent de deffendre leur ville contre les Sarrazins. Et jura Acquillan, le souldan, quil ne partiroit de là tant qu'il eust prins Constantinople et y tint le siège moult lon- gement , mais tousjours se deffendoient les Cristiens au myeulx là qu'ilz povoient.
Baudouin en ce temps estoit avec Heîius sa femme ou pays de Flandres qui avoit d'elle deux filles , c'est ascavoir, Jehanne et Marguerite. Si advint que en l'an de grâce cent quatre vingt et huit, le jour des grans pasques , estoit le conte de Flandres et dame Helius sa femme en leur noble bernaige à Yymandable, en Flan- dres , en leurs palais , et illec avoit mandé pour la solennité maintz contes et maintz barons de ses hommes qui, pour lefestoier, estoient venus à sa court. Et tint icelluy jour le conte sa court moult richement , et quant vint l'eure de disner, le conte s'assist à table avec tout son bernaige. Et ainssi comme le conte estoit assis à son disner, avecques ses barons, comme dist est, il vint devant luy ung viel hermite qui s'apoioit d'ung baston
622 LE LIVRE DE BAUDOYN.
etavoitbien cent ans de aige, et requist au conte ou nom de Dieu que ce jour il luy voulsist donner son repas : et le conte le luy octroya moult doulcement et pria ung escuier qu'il pensast bien de l'ermite , et l'escuier le fist seoir à une table en la salle devant le conte , à part : mais encores n'estoit pas la dame assise , mais elle fut allée quérir en sa chambre et fust assise emprès le conte, ainssi comme acoustumé avoit. Et quant l'ermite vit la dame , il eust moult grant paour et commença tantost à trembler et se seigna moult souvent , ne ne pouvoit boyre ne menger. Et quant la dame apperçeut l'ermite, il ne luy pleut point, car elle doubta moult bien qu'il luy donneroit grant emcombrier et pria au conte qu'ilz voulsist faire en aller l'ermite. Et luy dist: « Sire, il « sçait plus de malice que ne font aultres gens , et est « céans entré par truandise , ne je ne le puis veoir et «pource je vous prie que l'en veuilles faire aller. »
« Dame , dist le conte , l'aumosne est bonne à donner « à celluy qui la demande : mais il est fol qui la prent, a s'il n'en a nécessité : mais il me plaist , ou nom de « Dieu , qu'il soit servi et qu'il aie aujourduy céans sa « réfection. » Lors le conte regardoit l'ermite qui séoit à table tout pencif , et ne beuvoit ne mengeoit. Si luy demanda le conte : « Preudomme , pourquoy ne menges « vous ? ne le me scelles jà , si vous v ouïes aultre choses , «demandes -l'a moy, vous Taures. » Lors se dressa l'ermite en estant, et dist, oyant le conte et tous les barons pour Dieu ! qu'ilz laissassent le boire et le
CONTE DE FLANDRES. 23
mengier et qu'ilz estoient en grant péril : « Et si ne
«vous esbahisses jusques à ce que temps sera, car de ce
«que vous verres bien tost, chascun aura grant paour :
«mais ayes bonne fiance en Dieu. Et si Dieu plaist, jà ne
«vous grèvera. » Adonc furent tous esmerveillés et se
tint chascun coy et laissa le conte et chacun le boire et
le mengier. Et puis l'ermite conjura la dame de par
Dieu le tout puissant et luy dist : « Dyable qui es ou
«corps de ceste femme, je te conjure de par Dieu qui
« pour nous souffrit mort en la croix , lequel te chassa
«hors de son saint paradis et tous lesmauvaix anges qui
«avoient mesprit pour le péchié d'orgueil que Lucifer
« eut prins et des sains sacremens que Dieu a establis et
«desongrant povoir qui tousjours durera que tu partes
«de ceste compaignie , et aincois que tu te départes
«recongnois devant tous ses gens pourquoy cestuy conte
«de Flandres a esté ainsi par toy surprins , affinque tous
« le puissent entendre et t'en rêva , dont tu viens , sans
«grever quelque chose qui soit en cestuy pais et ainsi je
«te conjure de par Dieu de paradis. »]
Quant la dame s'entendit ainsi conjurée , et qu'elle ne peult aultre chose faire , ne plus le conte tourmenter , ne qu'elle ne peult plus demourer en Flandres, mais l'en couvint aller. Lors commença à parler et dist tout hault qu'elle ne se povoit plus sceller et qu'elle n'oseroit trèspasser le commandement de Dieu ne le conjure- ment. «Car, distelle, ainsi debvons nous doubter Dieu, «comme les hommes, car nous avons encores espérance
24 LE LIVRE DE BÀUDOYN.
« de trouver mercy envers luy , quant il viendra jugier «tout le monde. Je suis , dist elle, ung ange que Dieu fist « gecter de son paradis et avons tous douleur si grande «que nul ne le pouroit penser. Et vouldrions que tous « les aultres fussent actraiz à nostre cordelle , ainsi que «à tous ensemble Dieu nous voulsist pardonner nos «péchiez et si nous quérons aide, nul ne nous doibt «blasmer. Le conte qui cy est s'en sceut mal garder, « quant il se laissa surmonter du péchié d'orgueil : il ne « daigna espouser la fille du roy de France et Dieu me «souffrit entrer au corps de la fille d'ung roy devers « Orient , qui estoit morte , la plus belle fille qu'on sceut «trouver. J'entray en son corps par nuytetlafis relever. «Elle fut en vie et bien se sceut gouverner, selon ce que «admonneste en son corps; car elle n'avoit aultre esperit « que moy , car son ame s'en estoit allée là où elle s'en «debvoit aller. Et estoit Sarrazine et l'amenay au conte « pour son corps vergoingner et il ne le sceut reffuser « qu'il ne l'espousast. Et luy ay fait sa vie mal user, bien «par l'espace de xm. ans et ay fait moult de maulx ou « pais de Flandres , qu'il luy couviendra encores chière- « ment acheter : mais de ce qui en adviendra, ne vueil « déterminer, car je cuidoie tousjours le conte attrapper : « mais oncques n'oublia qu'il ne luy souvinst de son créa- « teur, et qu'il ne se seignast au coucher et au lever, et « mieulx ne se povoit armer ; et ay perdues ses deux filles «pource qu'il les a faicles baptiser. Aultre chose ne vous « vueil dire , et men revois en Orient porter ce corps
CONTE DE FLANDRES.
« repouser dessoubz sa tombe. » Adonc se partit sans grever nulle personne , fors qu'il emporta ung petit pillier des fenestres de la salle. Et de ceste chose fut le conte et les aultres moult esmerveilliés , et se levèrent des tables et s'enclina le conte devers le bon ermite et luy pria qu'il luy conseillast qu'il feroit. Et le bon hermite luy conseilla qu'il allast au Pape et qu'il se feist absouldre de son pechié et à tant prinst congié de luy.
Le conte Baudoin séjourna troys jours en son palaiz moult pensif et puis ou quart jour s'en alla à Burges : mais quant il y fut, il fut moult gabbé et mocqué, et le monstroit-on au doy parmi les rues; et disoient les enfans : « Fuyons-nous en , car voicy le «conte qui espousa le dyable. » Et le conte fut moult dolent des parolles qu'on disoit de luy, maiz il n'en fist nul semblant et le lendemain s'en alla à Gant : mais il avoit esté à Burges bien mocqué , encore fut-il plus à Gant. Et puis dillecques s'en alla à Arras , où il fust aussi bien mocqué , comme devant. Et quant il se vit ainssi par tout mocqué , il jura Dieu qu'il appres- teroit son bernaige et s'en yroit oultre mer conquerre Jhérusalem. Adonc manda ses hommes de ses xim. contés. Si leurs dist que pour prandre pénitance et absolucion de ses péchiés , il vouloit aller oultre mer , et appella le chanoine de Cambray et estoit frère au conte de Blois et le mist au gouverner sa terre , tant qu'ilz fust revenu . et commanda à ses hommes qu'ilz
26 LE LIVRE DE BAUDOYN
obéissent à luy et commanda à Bouchart qu'il gar- dast bien sa terre et qu'il pensast bien de ses deux filles. Et s'il demouroit trop long temps , qu'il lesmariast bien et honnestement. Et ainssi luy promist et cou- yenta Bouchart.
Le conte Baudoin de Flandres fist son ost amasser à Arras , où ilz furent bien plus de trente mille armés et prinst son chemin droit à Paris. Et Bouchart con- voya le conte jusques là. Le conte alla veoir le roy de France et prinst congié de luy et le festoya moult riche- ment. Et promist au conte que, se Bouchart avoit aulcun besoing, il luy aideroitde tout son povoir,etluy livra mille hommes pour aller avecques luy oultre mer : dont le conte d'Auvergne fut commis à les gou- verner de par le roy et aussi luy dist qu'il prinst du trésor à sa voulenté. Et que aussi s'ilz alloient par Constantinoble , qu ilz voulsissent aider et aussi secourir la noble Empererie sa fille. Lors le dit conte de Flan- dres et tous ses gens se partirent de Flandres, avecques luy le conte d'Auvergne, etprindrent leur chemin droit es mons de Monjoust et entrèrent en Lombardie et tant firent par leur journées qu'ilz vindrent à Romme. Et trouvèrent les murs brisez et les esglises abatues que le souldan Caquedent avoit piessà gastées. Lors entra Baudoin, conte de Flandres, en l'esglise de Saint-Pierre de Romme et alla veoir le Pape et s'enciina devant luy. Et le Pape luy fist grand honneur , pour l'amour de son feu père , qui piessà avoit donné si noble secours à
CONTE DE FLANDRES. 27
Romme et luy abandonna tout son trésor : mais le conte luy dist : « Très-puissant père , je ne requiers «riens des trésors de l'esglise, si non que je soie par « vous confessé. » Adonc entrèrent en l'oratoire et l'ouyt le Pape de confession et fut de son fait bien esmerveillé , et luy charga en penitance qu'il passast les bras de mer, et allast premièrement à Constantinoble , pour secourir la noble empererie , fille du roy de France , laquelle Acquillan , le souldan , avoit asséigée , et qu'il chassast les Sarrasins ; et que , s'il avoit victoire , qu'il la prinst à femme et qu'il se fist empereur et luy pro- mist que ainssi seroit-il fait. Et ainssi le Pape luy donna absolucion et se partit Baudoin et son ost de la cité de Romme et entrèrent en mer et prindrent leur herre par la mer pour aller en Constantinoble par jour et par nuyt : et estoient ceulx de la ville en grant des- tresse et famine.
Cammiitt \t conte te JFlanliïtt& tï ztz gcw mu- îfrtxtt a (KoustantinMc prés te Vosî îrr0 0arra}itt0*
Baudoin le conte de Flandres et son ost passèrent la mer et encontrèrent des Sarrazins qui ne les attendi- rent mie : mais s'en retournèrent fuiant à l'ost des Sarrazins d'une lieue près et dirent les Sarrazins à Aquillan que les Francoys estoient rappassés à grant compaignie , et qu'il les avoient veuz et tenoient une grant lieue. Acquillan fut bien dolent et esbay et
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appella ung sien cousin et luy demanda s'il avoit veuz les Francoys et si le roy de France y estoit point qui eust passé la mer. Et il luy dist que nenny 5 car la ban- nière qu'il portent n'est point poincté de fleur de liz , mais sont en telle façon comme vous le portes. « Par « Mahon , dist Acquillan , c'est le conte de Flandres , « et eut nom son père Philippe qui occist mon père « devant Millan. Et si le filz luy ressemble, il est asses « hardy , mais j'ay grant joye qu'il est icy venu pour « moy vengier de luy et pour luy tollir le blasson qu'il « porte. » Et ainssi comme les Sarrazins divisoient Fung à l'aultre , la noble empererie et ceulx de Cons- tantinoble estoient montez sus lez murs de la ville : si apperçeurent et virent l'ost des Cristiens : mais ilz en f eurent moult espo ventés, car ilz cuidoient que se fussent Sarrazins. Et la noble empererie choisit et advisa les bannières de Flandres , mais encores ne sceut- elle pas bien que ce povoit estre , jusques à ce que ung de ses hommes qui estoit avecques elle la reconforta moult doulcement et luy dist. a Dame , j'ay bien ad visé « l'enseigne au bon conte de Flandrez , certainement a c'est le secours des Francoys que Dieu et vostre père « nous a envoies. » Et lors la noble empererie rendit grâces à Dieu et eut moult grant joye et s'assemblèrent ceulx de la cité bien xx. mille tout de pié, pour aider au conte de Flandres, s'il y avoit bataille nul- lement.
CONTE DE FLANDRES. 629
(Kammtut \t toute to Manorez et 2UjqttiUan; joux- ter mt Vuug à V autre,
Acquillan , le souldan , appelîa ses gens et leur dist qu'il voloit combalre corps à corps au conte de Flandres qui son père a voit occis , et qu'il le vouloit conquerre : et dist que ce seroit trop grant honte au conte de Flan- dres, s'il n'osoit conibatre à luy : « Mais je ne youldroye « pour riens que aultre Foccist que moy. » Et ses hommes luy dirent qu'il en fist à son talant. Acloncques Acquillan se fist armer moult richement ; et aussi quant il fut bien armé, il s'en alla droit en i'ost des Cris tiens. Mais je vous dy bien qu'il ne les prisa riens et aussi dist avoit plus de gens à la moytié qu'ilz n'estoient, et y eut ung chevalier cristien qui ravisa Acquillan et luy dist : « Payen , vous este trop près : je vueil jouster à vous, par la vierge Marie. » Quant Acquillan l'entendit, il ne voulut pas reffuser et coururent l'ung contre l'aultre et brisa le cristien sa lance et Acquillan le férit si durement , qu'il l'abbatit à terre et luy parça l'espaulle et luy voulut coupper la teste : mais Ac- quillan se reffraignit et luy dist : « Cristien vous n'aures ce point de respit , si vous n'allés dire au conte de Fian- ce dres qu'il viengne çà dehors combatre corps à corps « à moy , et que je l'attendray encores icy et luy dis « que je le deffie et que je l'iray assaillir luy et sa ce baronnie. » Et le chevalier luy dist qu'il le luy diroit. Et à tant se partit le chevalier et s'en alla au conte de
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Flandres et luy dist ce que Acquillan luy mandoit. Lors dist le conte qu'il yroit devers le payen. Et tantost il s'appresta et mena avec luy bien xx. mille hommes d'armes et quant le souldan vit venir le conte avec si grande compaignie, il le redoubta moult; mais non pourtant , il s'apresta moult fièrement et quant le conte Baudoin fust approchié du payen , il lui cria à haute voix : ce Sarrazin , qui es tu qui oses attendre si noble « compaignie ?» — « Vassault , dist Acquillan , je suis « le souldan de Perthie , qui veulx combatre au conte « de Flandres corps à corps, s'il m'ose attandre et s'il « n'ose venir seul , si ameine ung chevalier cristien « avecques luy . le plus hardy qu'il pourra trouver et « me combatra à eulx corps à corps , sans point de « faulte et se ainssi je nefais,Mahommetme mauldie, se « je nelesassaulx demain au matin avec mon grant bér- et naige et le destruiray luy et les Cristiens. » — « Payen, « dits Baudoin, il ne vintoneques biendegrant vanteur. « Je vous prie que vous en lessez aucun en vie. »
(Eommtnt te conte Saîtfrcrm canqttizt 2lcijttiiiatt tu rljampt trje baitailk.
« Acquillan , se dist Baudoin , tu demandes le conte « de Flandres et certez tu le vois devant toy présent. » — (c Vassal , dist le souldan, ne me mens point, es-tu a le conte de Flandres que je demande? — ce Certes, « dist le conte de Flandres, ouy. » Et Acquillan luy
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dist : « Comme es-tu si hardi , que tu portes à ton col ce blasson qui fut à mon père le souldan de Parthie que « ton père trahit faulcement. » — a Par Dieu, dist le <c conte de Flandres , non fist : car il le conquist loyal- ce lement et le conquist ou champt, où il l'avoit appelle ce devant Millan. » — « Par Mahon, dist Aquillan, je ce suis tout prest pour prouver le contraire contre toy, « corps à corps, et, si tu est preudomme , si combas à ce moy et ne faiz pas mourir tes gens et je te jure que ce se tu me conquiers, que mes gens se départiront de ce Constantinoble, et le te quitteray tout à ta voulenté et ce s'en yront mes gens ou pais de Parthie ; et pareille- ce ment si je te conquiers , je feraye de ton corps tout à c< ma voulunté et s'en yront tes gens en leurs pais. » — ce Par ma foy , dist le conte de Flandres, je le ce octroyé. » Et ainssi furent d'acord de combatre. Lors s'en alla Baudoin adouber et Guillaume de Gavre se voulloit combatre au paien pour le conte : mais le conte n'en voulsit rien faire et le conte de Flandres monta à cheval et pria à ses gens qu'ilz voulsissent prier Dieu pour luy et que s'il estoit desconfist qu'ilz s'en retournassent en Flandres et que ainsi l'avoit-ii promis au payen. Et fist promettre à ses gens que se ainsi advenoit qui fust occis , qu'ilz obéissent à Guil- laume de Gavre et quant ilz seroient retournez en leurs pais de Flandres , que il espousast Marguerite sa puis née fille, et voulst que elle eust de ses xnn. contés quatre les meilleurs : c'est assavoir Haynaut, Cambre-
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sis, Tarache et Vermendios. Et si je puis conquerre le payen , vous vous en viendres avecques moy conquerre le Saint-Sépulcre : et luy accordèrent ses gens qu'il luy feroient voluntiers tout à sa volunté. Or s'en alla le conte Baudoin combatre au souldan de Perthie. Et quant Acquilian le vit , il luy dist qu'il estoit moult fier qui ainssi le venoit combatre à luy seul : ce Mais , « dist-il à Baudoin, je me suis ad visé que c'est pour le « noble blasson dont tu es paré , le quel tu ne porteras « jamais en Flandres : mais sera porté de moy, à qui ce il est de droit héritage. » — <c Voyre ce , dist Bau- cc doin , si vous le conqueres. » Adonc s'entrecou- rurent sus et brisèrent leurs lances lung sur l'aultre, sans plus en faire conte. Et quant la noble empererie sceut l'entreprise , se pria Dieu pour le conte Baudoin de Flandres et eut espérance que s'il gaignoit la bataille que encores seroit-il son mary et la délivreroit des mains des Sarrazins. Et ainssi fut, car Acquilian fut vaincu par la grâce de Dieu et lui dist Baudoin que s'il se vouloit baptiser , qu'il luy îaisseroit la vie : mais le traislre payen ne s'i voulut onques consentir. Ainsi luy dist que s'il luy vouloit laisser la vie , qu'il luy don- neroit tant d'or et d'argent et de chevance , qu'il luy vouldroit demander. Et Baudoin respondit qu'il n'en feroit riens et qu'il estoit asses riche et qu'il n'avoit mestier du sien. Si tira Baudoin ung couteau et le frappa tellement qu'il l'occist. Et quant les Sarrazins virent leur seigneur mort , ilz se voulurent desrangier :
CONTE DE FLANDRES. 33
mais ce fut à tart, car les Flamans ne le voulurent pas endurer : ains allèrent contre les Sarrazins moult fière- ment. Et Guillaume de Gavre emmena Baudoin en ses tentes pour faire adouber ses plaies et les Flamans tin- drent les champs contre les Sarrazins , si notalement que les Sarrazins furent vaincus et s'en fuyrent et entrèrent en mer ceulx qui peurent , et le demourant fut mort : ainssi furent les Sarrazins rués jus.
Ccrmnmtt, quant fiattirxrte tut conquis U jSarrcrçte 2UxjmU(Xîï 1 entra tn <&0wtantiwobk*
Baudoin et ses gens , après la noble victoire qu'ilz eurent sur les Sarrazins , et qu'ilz eurent recueilly leurs arnois et richesses des Sarrazins qui s'en fuyrent , entrèrent en la ville de Constantinoble , où ilz furent noblement repceuz et fist l'empererie bel acueil à grant honneur et révérance au conte de Flandres et à tous les nobles chevaliers : « Par le Dieu de paradis , « dame , dist Baudoin , ce voaige a esté entrepris pour «l'amour de vous : car le Pape le me commanda, au partir «de Rome, et estoit mon chemin ordonné pour aller au « Saint-Sépulchre : mais je ay accompli premier cestuy « voiage, et si me dist le Pape que, si je povoye garantir « vostre corpset vostre pais, que je vous prinsse à femme, « ce estoit vostre plaisir. » Et quant la dame l'entendit, si se print à rire et dist à Baudoin : « Je fuz à vous aultres « fois présentée de mon père le roy de France : mais
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a adonc le marchié ne fut point parfait 5 et puisque « nous deux sommes à marier , j'en diray mon advis; « et de ce que tous me dictes je vous dis grant mercy. « Et si en remercie le Pape qui s'en est entremis et vous « dis bien que j'en vueil faire tout ce que m'en sera ce conseillé et tantost je vous en donneray responce. » Tantost prinst conseil la noble Dame avecques les plus souffisans de sa court qui à ce consentirent, disant que mieulx ne pourrait trouver en ce monde; ou quel mariaige elle ottroya, et en furent faites les nopees moult richement. Et noblement fut le conte de Flandres empereur de Constantinoble et avecques ce estoit sei- gneur de xim. contés. Ledit Baudoin demoura avecques sa femme certain temps et ains troysmoys accomplis, elle fut ensaincte d'enfant : mais au bout de quatre moys Baudoin ne vouloit plus séjourner en Constantinoble , et eut volunté d'aller conquerre le Saint-Sépulcre et prinst congié de sa femme et ordonna son ost et entra en mer avecques quarante mille hommes et luy pria l'empererie qu'il luy pleust retourné tantost par devers elle.
(Kiommtnt ftaxtifoin ctrntt fte Maxùfttz %t partit te CxmjstatttraaM* tX tftn atla m JljirttjsaUm»
Mais ains que Baudoin eust passé la mer, la bonne empererie morut : et quant il eut passé la mer, il prinst terre et s'en vint devant Bétheléem et tantost prinst la
CONTE DE FLANDRES. 35
cité à force de gens et furent les Sarrazins tués et femmes et enfans : puis se partit Baudoin de Bétheléem et prinst son chemin droit en Jhérusalem, après qu'il eut séjourné xv. jours en Bétheléem . Jehan le conte de Biois, nommé Jehan de Haultefueille, qui avoit moult grant dueil de ce que Baudoin conte de Flandres ne l'appelloit en aulcuns de ses conseilz , fut moult marri envers le conte de Flandres, et pource qu'il ne fasoit compte de luy, dist à luy mesmes : « Par Dieu , je me « repens que je vins oncques avecques ce conte de Fian- te dres, car il est trop orguilleux, nejàfort aux Flamans ne « portera honneur et je suis hault gentil-homme plus « que ilz ne sont; j'ay amené avecques luy maintz <( hommes que le roy me bailla et luy avons tant aidé « que il y appert , car , par nostre aide, il a ce qu'il a : « mais oncques en sa vie, il ne m'en mercya, ne « oncques devant Constantinoble honneur ne me porta ; « ne à moy , ne à mes hommes ung denier ne me donna : « je suis serf par tout où il va, et ne me sçay nul gré de « chose que je luy face. Il jure Dieu qu'il conquerra la « cité de Jhérusalem et que il se feray roy coronné , et « s'il le peult ainssi faire , il deviendra si lier et orguil- « leulx qu'on ne pourra à luy durer. Mais par celluy « Dieu qui me créa , j'ay en pensée telle chose , dont « son orgueil sera rabessé et en sera parlé , mille ans « après ma mort. » Le conte Baudoin etsonostvindrent devant Jhérusalem et là estoit ung souldan nommé Dalphorot, qui avoit ung filz nommé Saladin. Et tantosl
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vint au souldan une espie qui luy dist : « Sire, que faictes- « vous ? pour vray, les Cristiens viennent devant vous ce et vous veulent asséigier et sont bien cent mille et « ont prinse la cité de Bétheléem. » Lors le souldan fist assembler ses gens et yssurent bien xx. mille de la cité et allèrent contre les Cristiens et y eut fière rencontre d'ung cousté et d'aultre : mais Jehan de Haultefueille conte de Blois pour sa trahison se retira luy et ses gens , car il hayoit tant le conte de Flandres qu'il ne frappa oneques coup, et eust bien volu que le conte eust été occis, et dist que ceseroitgrant dommaige que il eust tant d'onneur qu'il fust roy de Jhérusalem : et tout ce disoit par raison. Mais non obstant le conte Baudoin et ses gens firent tant que la force fut leur et y eut des payens bien xx. mille morz et couvint que le souldan et ses gens se retirassent en la cité et jura Mahon que , pour destruire les Cristiens , il demande- roit son oncle le souldan de Parthie et le souldan de Mesques et l'admirai d'Orbie. Adonc Baudoin fist dres- sier ses trefz et mist le siège devant Jhérusalem : mais Jehan de Haultefueille pour accomplir sa mauvaise volunté pensa tout au contraire.
Ctfmmoti jSeljaît te ^anlleineille^ coule te$ixrt0f alla en Itycrmalem yonr trahir le coule te JFlattteje*.
Jehan de Haultefueille , conte de Blois , s'avisa d'une grande trahison : il monta sur son cheval et s'en vint
CONTE DE FLANDRES. 37
à l'une des portes de Jhérusalem et parla au payens et leur pria qu'il le feissent parler au souldan pour son très-grant proufist. Lors ung payen s'en alla vers le souldan et luy dist qu'il avoit ung cristien à la porte qui veult parler à vous : et tantost le souldan alla par devers luy et Jehan de Haultefueiile luy conta tout son à faire et luy dist : ce Sire, si vous voules, vous arez demain « Baudoin , conte de Flandres , pour prisonnier et si ce vous le poves avoir , vous pouvez bien dire que vous « avez le plus riche homme de Cristienté : car il est c< conte de xim. contés, et encores depuis peu de c< temps en sa , il a conquesté Constantinoble, et si vous ce dy bien , sire , que si vous combates à luy ou que vous ce luy menés guerre , que vous y perdres plus que vous ce n'y gaigneres: car c'est ung des fiers hommes de ce Cristienté , et pour ce , sire , qui m'a fait honte et ce villenie , je me suis couroucé à luy : car il ne prise ce nul qui soit vivant, tant est orgueilleux. » Et leurs paroles fines , ilz furent d'acord que le souldan , avec quatre mille hommes , yssirroyent de la ville et s'embu- cheroient près d'illecques et Jehan de Haultefueiile ameneroit par trahison devant la ville le conte Baudoin à peu de gens , pour espier la cité de Jhérusalem , pour espier où elle estoit la plus feible. Et dit au conte : ce Sire, ce allons veoir les murs et les fossés de la ville , pour ce veoir par quel endroit nous laussauldrons. » Le noble conte qui , point ne se doubtoit de la traïson , s'en alla à peu de gens avecques Jehan de Haultefueiile
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sur leurs chevaulx pour veoir les murs et les fossés. Et ainssi comme Baudoin eut passé le pas qui estoit déter- miné en la trahison, et qui furent près de l'embûche, furent prins et emmenés comme vous ores.
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Quant le conte de Flandres et ses gens furent ou lieu que Jehan de Haultefueilie avoit entrepris avecques le souldan , il furent prins et saisis de toutes pars et furent menés en la cité de Jhérusalem. Et audevant du souldant vint son filz Saladin qui luy demanda de la besoigne et comment il avoit prins les Cristiens ; si luy compta tout le fait , et comme Jehan de Haultefueilie avoit trahy son seigneur. « Par Mahon ! dist Saladin , ce c'est ung faulx traistres , monstres le moy : sire , je « ay ung grant désir de le veoir, et s'il vousplaist, il « ne vivra pas longuement : car on ne doibt point gar- ce der grandement ung traistre , car une autrefois bien « nous trahiroit, comme il a fait son seigneur. » Et tantost le souldan le livra à son filz qui présentement luy fist coupper la teste , et fut ce pour son loyer. Adonc furent les Cristiens moult esbahis et s'en tournèrent chacun en son pais, moult couroucés et dolens, dont il avoient perdu leur seigneur. Après ceste despartie , fut le conte de Flandres moult villainement empri-
CONTE DE FLANDRES. 39
sonné avecques lx. barons qui estoient avecques luy • en la quelle prison le conte de Flandres fut vingt et cine ans accomplis. Et après que le conte de Flandres eut ainssi esté emprisonner, Bouchart d'Auvergne, à qui Baudoin avoit laissé sa terre à gouverner et ses filles à marier, fist tant qu'il eut compaignie avecques Mar- guerite , la plus née fille de Baudoin , et luy fist deux enfans masles,dont il fut grandement blasmé.Et Jehanne qui estoit aisnée garda bien son honneur et son corps entièrement et depuis fut aultrement mariée. En celluy temps y avoit en Portingal ung roy qui trèspassa qui avoit deux filz, l'ung nommé Tierry, et l'aultre Ferrant. Et quant leur père fut mort, la mère dist à Ferrant. « Beau filz , c'est raison que vostre frère soit roy de « Portingal; je vous prie et commande que vous ailles « en France devers le roy Philippe , et je luy sup- « pliray qu'il vous face chevalier et qu'il vous reteingne « devers sa court et vous le servirez bien et loyalle- « ment et de ce vous pourres mieulx valoir toute « vostre vie. »
Ccrmmmt JFttraxd ^t^oxïxu^ai^m vint tu France fttvtxz \t rxn), \t xnul ini fait caxmt&tablt.
Lors Ferrant de Portingal print congié de sa mère et s'en vint en France avec xn. chevaliers moult riche- ment parés , et trova le roy à Paris et luy dist : « Sire , « je suis ung des filz au roy de Portingal , qui de ce
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« monde est trèspassé ; Dieu luy face mercy. Et suis « nommé Ferrant et mon frère aisné est nommé « Thiery et est roy de Portingal et la royne ma mère ce m'enyoye par devers vous et vous prie doulcement « qu'il vous plaise de moy retenir de vostre court. Et « pour enseigne , elle vous envoyé cestuy annel. » Lors le prinst le roy et le regarda moult fort. Et quant il eut bien regardé , il congneut bien que c'estoit l'annel que jà pieçà luy avoit donné. Et dit à Ferrant qu'il le rete- noit de sa court et qu'il luy feroit de grans biens , et Ferrant se humilia à luy et luy promist et jura que il le serviroit de tout son povoir. Et tantost le roy fîst Ferrant chevalier et le fist connestable de France à qua- rante mille livres de gayges par an ; mais dist le roy : a Je veulx que vous soyes premièrement informé d'une « chose , c'est que clèrement vostre père , à qui Dieu ce face mercy , fut mon serf devers moy racheté , pour « ce que je le secoury contre le roy d'Espaigne qui ce luy faisait grans guerres et aussi est vostre frère : si ce advises bien que vous gouvernes tellement que n'en ce debves estre blasmer. » — ce Sire , de l'onneur que ce vous nous portes, je vous mercie et requiers à Dieu ce qu'il le vous vueille rendre : mais de ce servaige dont ce vous m'aves parlé, je ne sçay riens, ne je n'en suis ce informé et si ung aultre que vous le m'eust dit , je ce m'en fusse couroucié : et s'il vous plaist , sire , à tant ce vous desportes. »
CONTE DE FLANDRES. Al
Camnmtt nng mzmaigxzx iïz (&mtox$\xz vint oxxz an rat) qu'il qzcokxxqI &on bon pats ot <&mcoxa\xt , car \z xox\ o1Hvlq\z\zxxz n z&ïo'xl znixz*
En ce temps s'en vint par devers le roy ung messa-
gier qui venoit de Gascoigne , qui apporta nouvelles au
roy Philippes que le roy Jehan d'Angleterre estoit
arrivé ou pais de Gascoigne avec bien xl. mille hommes.
Quant le roy l'entendit, il fut moult yré , et pource que
le roy d'Angleterre s'estoit vers luy parjuré, il voua à
Dieu qu'il s'en i epentiroit : et eut conseil de ses barons
que il yroit contre les Anglois deffendre son pais de
Gascoigne. Adonc Ferrant qui estoit connestable de
France , fut ordonné de par le Roi à aller en Gascoigne
avec deux mille chevaliers et x. mille hommes d'armes;
et mena avecques luy ung moult noble chevalier pour
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42 LE LIVRE DE BAUDOYN
le conseiller nommé Guillaume des Barres : et s'en al- lèrent en Gascoigne , où ilz trouvèrent les Anglois , aus- quelz il se combatirent vaillamment ; car Ferrant de Portingal eut la victoire et tua le conte de Clocestre et prinst prisonnié le roy d'Angleterre et îuy promist qu'il seroit délivré de mort , en poyant ranson à son plai- sir , et l'envoya devers le roy Phelippe qui estoit à Poitiers lui et ses quatre fils , dont l'aisné eut nom Loys , le second Phelippe , le tiers Alphons , et le quart Charles, que le roy ayma grandement. Et quant on eut amené le roy d'Angleterre prisonnier par devers le roy de France , Ferrant demanda ung don au roy , lequel îuy octroya disant ainsi : « Très-puissant « prince , quant le roy d'Angleterre se rendit à moy , « je luy promis que nullement ne seroit mis à mort, « mais seroit délivré en poyant ranson. » — « Con- « nestable, si latausses à vostrevoulenté. » — «Adonc, « dist le roy de France au roy d'Angleterre, par Dieu! « roy anglais, vous estes parjure envers moy , deux « ou troys foys ; et, si estes par moy de mort reppité : a mais par Dieu! et par monseigneur Saint- Denis de « France! si nefust pour l'amour de Ferrant de Por- « tingal , nostre connestable , vous ne i etournassies « jamais en Angleterre, ne ne vous parjurassies jamas « envers homme ; mais j'ay mis tout le fait sur Ferrant « nostre connestable • si faictes envers îuy comme vous « verres estre bon à faire , et vuides bien tost de ma court, a car il méfait mal que je vous y voyetant demourer. »
CONTE DE FLANDRES. 43
Cxrmmjeut Sextant Mfora k rtfî) tfHu$ltUxrc sattsi pxrint pat)*? to ratfsxrtt*
« Ferrant, dist ie roy de France, délivres moy tost ce de ce roy angloys , que mal fust il oneques ne. » — ce Voulentiers , ce dist Ferrant, puis qu'il vous plaist. » Lors Ferrant dist au roy d'Angleterre : « Beau cousin , ce or vous en ailes en vostre terre et n'arrestes plus icy ce et faictes de vostre ranson à vostre plaisir et ne soies <c jamais si hardy que contre Francoys vous vous ce esmouves aulcunement, car le tort en est vostre, et ce ce que vous demandes est contre droit et raison. » Lors luy bailla le roy d'Angleterre la foy que ainssi le feroit-il: mais depuis il mentit sa foy et la parjura et fist ou royaulme de France moult de maulx. Et, après ce que le roy d'Angleterre s'en fut retourner en Angle- terre, le roy de France s'en re tourna à Paris. Et, en ce temps a voit à la court du roy ung chevalier flamant nommé Thierry de lEscluse , qui s'en retourna en Flandres et trouva Jehanne la contesse à Burges. Laquelle luy demanda que l'on faisoit à la court à Paris. ce Dame, dist-il, par ie Saint-Sacrement! il est venu ce à la court du roy le plus bel chevalier qui soit soubz ce le firmament , et se nomme Ferrant de Portingal et ec l'a fait le roy son connestable , et si a prias par force ce le roy Jehan d'Angleterre et occis t en champ t de ce bataille le conte de Clocestre et si a délivré le roy ce angloys, sans poyer ranson aulcune: et est plus
LE LIVRE DE BAUDOYN
« grant quatre doigtz que nu! chevallier de la court et est « ung des plus hardis qui y soit et est fiîz du roy de Portin- « gai , qui est trespassé n'a pas gramment , et si a ung <( frère nommé Thiéry qui est roy de Portingal. » Et quant la dame ouyt le chevallier qui le louoit ainsi , elle le commença à amer, et pensa comment il pourroit estre son mary : et pour l'amour de luy appareilla son hernaige avec vingt nobles chevalier et grant quantité de dames et damoyselies à son devis , et s'en vint à la court du roy à Paris et trouva le roy Phiîippes qui la festoia moult richement. Et après luy parla le roy de pluseurs choses et luy parla de son père , si elle en sçavoit riens et elle luy dist que certainement il estoit mort : « Dieu luy face mercy ! il est de nouvel venu ce troys chevaliers qui furent à son trespassement en la ce cité de Jhérusalem. » Ainsi le disoit la dame : mais ne sçavoit pas qu'il fust encores en vie en îa prison des Sarrazins à dueiî et à torment , et dist au roy : ce Sire , ce je suis orpheline de père et de mère , et ay grand ce terre à tenir de vous et d'aultre gens , si vous en vueil ce faire la féaulté et les reveller , ainsi comme je doibz. » Le roy îa prist doulcement à hommaige , et quant îa dame eut fait les hommaiges , elle luy pria moult qu'il la voulsist marier pour aider sa terre à gouverner. ce Dame, dist le roy, j'ay un. (Hz, prenez lequel qu'il <e vous plaira. » — ce Sire, dist elle, la vostre mercy, ce je ne suis pas digne de aller si haultement; je vous <c dy bien que je vouklroyebien estre ung peu plus bas
CONTE DE FIANDRES.
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« mariée. Car je vous dis que j'ai ung peu la manière « trop grande , et aussi suis moult courousseuse et il « n'appartient pas à moy courocier à ung de vos filz ; « il ne me chault , se le mary que j'auray n'est guières « riche; car je le suis asses, je ne demande fors qu'il « desporte mes oultraiges. » — « Dame, dist le roy . « demandes tel qu'il vous plaira , et prestement j'en « feray bien Faccordance. » — « Sire, dist la dame, je « vous demande Ferrant de Portingal. » — « Dame, « dist le roy, il me plaist bien, tant plus auray-je « d'amis. »
Cxmrmjmi JFtxrant int marié à la conhme to ManiïxzB.
« Ferrant , se dist le roy de France , il vous convient « maintenant marier à la plus riche femme de cest siè-
40 LE LIVRE DE BAUDOYN
« de vivant ; mais pour Dieu ! je vous prie que vous « ne vous en orgueillisses point , ne ne rebelles aulcu- « nement contre Francoys, ne que vos voisins vous ce déffoulîes sans cause. » — a Sire , dist Ferrant , jà Dieu « ne plaise que je face tel oultraige ; faicte de moy à « vostre voulenté et plaisir. » Lors les a fait le roy ensemble espousé et durèrent quinze jours les nopees et puis repçeut le roy le hommaige de Ferrant et des x. aultres contez , et puis s'en partirent Ferrant et sa femme de la ville de Paris , et s'en allèrent à Noyon , où iîz demeurèrent deux jours et en prindrent les hommaiges et puis print son chemin droit en Flandres et alla par toutes ses contez et en prinst les hommaiges. Et puis s'en alla à Burges en Flandres, et manda sei- gneurs et barons et tous les conseiîz des villes de Gant etd'Ippre, de Paupigne, d'Ardambloure, de Audenarde , de villes de Douy , de Courtray, de i'Esclouse et de la ville du Dam , et des aultres grosses villes de toutez ses contés. Et premièrement y vint le conte de Bouloigne , le conte d'Eu , le conte d'Aumerle , le conte de Ponthieu , le conte de Saint- Valléry , le conte de Guiennes , le conte de Holande et celluy de Zélande , qui tous firent à Fer- rant hommaige e t serment ; et fut honoré des grans et des petiz; il aymoit Dieu et Fésglise et gardoit bien justice et avoit bon sentement et ainsi se maintint bien et lon- guement; mais depuis il se fist honnir parsonoultraige.
CONTE DE FLANDRES. -47
Qtommtni it conU tBanluaw fat délivre tft yxiison
En ce temps estoit encores prisonnier Baudoin le conte de Flandres en Jhérusalern , qui y fut vint et sine ans ; et en icelluy temps mourut Dalphorot , roy de Jhérusalern , qui avoit tenu en ses prisons Baudoin , conte de Flandres. Et demoura Saladin son filz qui fut coronné Souldan de Jhérusalern et aussi la très-grande joye qui fut à son coronnement, et aussi il deslivra tous les prisonniers cris tiens que son père avoit tant tenus emprison : et aussi fut Baudoin deslivré. Et le fist reves- tir luy et ses aultres chevaliers moult noblement et leur donna à boire et à mengier tout à leur talent , et si leur fist bailler une nef toute appareillée , pour passer la mer, et leur fut garnie de toute vitailîe; et si leur bailla-on asses or et argent. Lors partit Baudoin et ses compaignons , sainglant par la hauîte mer et tant nai- gèrent, qu'ilz arrivèrent au port d'Atren; mais pour leur fortune leur nef fut périe , et n'en eschappa fors le conte Baudoin ; mais il luy vauîsist mieulx qu'il se fust noyé avecquez les aultrez, car depuis sa fille le fist pendre en Flandres pour sa cruaulté.
De lendemain le conte Baudoin trouva ung marchant qui s'en vouloit aller droit au port de Marseille , dont luy pria Baudoin que , pour Dieu , il le vousist mectre en sa nef et le voulsist mener à Merseiîle. Et yssit Bau- doin de la nef au port de Marseille, car le marchant le
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mena jusques audit lieu et luy bailla au départir dix soulz pour l'amour de Dieu et tant chemina Baudoin , quérant sa vie , qu'il arriva à Tournay en Flandres , et ung dimenche matin, en l'an de grâce mille deux cens neuf , environ l'ascencion , et n'a voit vestu que une povre cocte par dessus son pourpoint. Et estoit saint par dessus et portait ung bourdon en sa main , et son visaige munssoit dessoubz son chapperon , affin qu'il ne peult estre congneu. Le conte Baudoin encontra ung homme de la ville et luy demanda , qui en estoit prévost ; et on luy dist que c'estoit Richart du Parc et luy monstra l'on sa maison et Baudoin y alla tout droit. Et luy dist le conte Baudoin : « Prévost , par la « foy que doy à Dieu, je n'ay or, ne argent; donne « moy ung repas , car il y a deux jours que je ne man- cc p-ay à demy. » — ce Vous en aures, dist le prévost, (( asses et largement , pour l'amour de Dieu première- ce ment , et pource que vous ressembles si bien ung « homme qui me fist tant de biens en ma jeunesse et a a voit nom le conte Baudoin de Flandres : mais je a croy qu'il soit mort en Jhérusalem. » — ce Par ma ce Foy! dist Baudoin, je croy que c'est moy. » Lors ledit prévost fist mengier Baudoin devant luy , sur une petite table et aussi bien le regarda moult fort et puis luy dist et aussi le araisonna , quant il eut bien beu et mengié : car le conte Baudoin s'en vouloit aller , mais le prévost luy dist qu'il ne se hastat et qu'il parlast ung peu à luy , en une chambre en laquelle nulli ne les
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oroit : « Preudomme , dist le prévost , je te conjure de « Dieu et de la doulce Vierge Marie, que tu me dies « ton nom et le pais don tu viens et dont tu es. » — « Par « ma foy , dist Baudoin , vous en sçaves le vray : je « suis le conte Baudoin de Flandres, qui pièca me « partis pour aller en Jhérusalem, et m'en allay à « Romme pour avoir absolucion , et puis m'en allay à a Constantinoble , où je conquis Acquillan et prins (( l'empererie à femme ; elle ne vesquit guierez : Dieu « luy face mercy! et puis passay devant Jhérusalem, « où je fus trahy par Jehan l'auvergnois , le sire de « Haultefueille , et pour la trahison qu'il avoit faicte « de moy , le souldan Saladin luy fist coupper la teste « et moy fus emprisonné , où j'ay esté quinze ans. » Ainssi compta tout son affaire au prévost et le pria pour Dieu qu'il le voulsist celer , et aussi qu'il luy dit que fasoient ses deux filles en sa terre , et comment il pour- roit ravoir la seignourie. Et quand le prévost eut ouye la response du conte , il commença fort à plourer et luy cheut au piedz et luy dist comme Jéhanne sa fille estoit mariée à ung noble vassal nommé Ferrant de Portingal , que luy avoit donné le roy de France , lequel est conte de Flandres , et est la terre par luy gouvernée. « Mais « Marguerite , vostre fille , c'est mal portée ; car elle a « aymé Bouchart et en a eu deux filz et ne la point « espousée ; et pource je doubte que ce Ferrant et Bou- « chart sçavoient voustre venue , que ilz ne seroient « jà joyeulx et y pourroient pourveoir par aulcune
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« malice ; et pource seroit bon , dist Richart , que cest « chose fut saigement menée et vous conseille que vous « demoures cy endroit avecques moy en mon hostel , « jusques à la feste de Saint-Jehan en esté , que le conte « Ferrant aura assemblé à Lisle sa noble baronnie î, où « ilz doibvent faire une grande solennité et je vous « meneray là à vingt ou à trente hommes bien ordon- « nés, et si je puis tant faire que les princes et barons « vous aient bien ravisé , vous pourres asses légière- a ment ravoir voustre bonne seignourie , aussi avecques « leur conseil et à leur aide. » — « Par Dieu ! dist Bau- « doin, vous dictes bien, j'en feray tout à vostre vo « lente et gardes que la chose soit bien tenue en secret. » Mais il y eut une jeune fille de dix ans en l'ostel qui estoit couchée sur ung lit qui ouyt tout ce que Baudoin et son père avoient dist , et vint à sa mère , et luy dist : « Madame , celluy homme qui est aujourd'hui y venu « céans, fut jadis conte de Flandres et se nomme Bau- « doin : et dist qu'il vient d'oultre mer, où il a esté em- « prisonné quinze ans et dist qu'il raura sa terre , s'il « peult. » — « Beaulx sire Dieu ! dist la dame , tu en « soyes adourée : c'est le bon conte dont mon mari « fust tant aymé. » Et ne se peult tenir qu'elle ne le dist à ses commères et ainssi de l'ung à l'aultre , fut le fait révélé et tanlost la cité de Tornay en fut toute commune.
CONTE DE FLANDRES. 51
(Eommtnt la coïiUqzz trr Maxtàrtz envoya qn'erxr le :pri»xrt îrje Sxrrnai) pxrttr enquérir la uiriti to 0*m cm, qu'iU* axwif xrwq l^xre jquHi *0icrit jeu 1*001*1 fctt prit3xr0t
En ce tempz es toit la contesse à Lisie en Flandres, à la quelle l'affaire fut compté ; et quant elle sçeut ses nouvelles , elle en fut moult dolente et courroucée et envoya tantost ung messagier par devers le prévost de Tournay et luy manda qu'il venist par devers elle , di- sant que elle avoit moult à besoingner à luy. Lequel alla tantost devers elle à Lisle en Flandres , et luy dist ainssi la dame : ce Prévost, je vous ayme moult loyalle- « ment , et si je vis longuement , je vous feray riche « homme; je vous ay envoyé quérir pour ce que Ton a m'a dist que vous aves avecques vous mon père qui u pièca s'en alla sur Sarrazine gent , et pource, prévost, « que vous m'en diez le vray. » — « Dame, ce dist le » prévost, de ce ne scay-je riens, maisj'ay en monhostel a ung preudomme qui vient d'oultre mer , sans or et « sans argent , lequel j'ay moult enquis de vostre père : « mais il m'a juré qu'il n'en sçait riens. » — « Prévost, « dist la dame , vous aves tort et ne m'en celés riens ; « je sçay bien de vray que c'est mon père , car je vous a prometz qu'il raura sa terre , ne ne jamais Ferrant « ne moy n'en tiendrons piain pié , se ce n'est par son « vouloir ; et pource que le conte Ferrant est en Ho- « lande , où il fait jugement des Frisons qui luy avoient
m LE LIVRE DE BAUDOYN
ce fort mesprins , je vueil parler à mon père , ains qu'il « reviengne : et pource je vous prie que l'amenés has- « tivement et luy feres changier son nom et luy dires « qu'il se nomme Bertran de Ray, affin que nullement « il ne puisse estre cougneu ; car Ferrant est si trasaymé ce des grans et des petis , que l'on pourroit bien tuer ce mon père , pour l'amour de Ferrant. » Et tout cela disoit la dame pour trahison, affin que le prévost amena le père d'elle plus curieusement. Lors ce partit le prévost de la dame , et s'en alla à Tournay et tantost fist aprester Baudoin pour mener devers sa fille, et luy dist qu'elle luy avoit promis que il rauroit sa terre, mais qu'il l'amenast par devers elle ; et luy dist que luy couvenoit qu'il muast son nom et qu'il le nommast Bertran de Ray. Ausquelles choses Baudoin se consentit. Si se partirent le lendemain luy et le prévost avecques dix hommes tant seullement. Et quant Jehanne, la contesse , sçeut leur venue , elle vint contre eulx et se tira vers son père et luy demanda : ce Beau preudoms, ce comme est vostre nom ? » — ce Dame, dist, j'ay nom ce Bertran de Ray , qui suis venu par vostre commen- ce dément. » — ce Preudoms, dist la dame, bien vien- ce gnies vous. Or vous en ailes en vostre hostel, et venes ce quant je vous manderay. »
CONTE DE FLANDRES.
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Cormmjmt \t cantt ta Maxtitt* foi prin0 t\ fut pjrofrti par le cammaxib tmznt ta 0a fille.
Jehanne la contesse se advisa d'une grande trahison , car elle fist armer vingt hommes qu'elle fist mectre en ung aguetpour Baudoin , quant il viendrait par devers elle et leur donna à entendre que le Pape luy avait mandé que ung homme , nommé Bertran de Ray, qui avoit trahy Romme , quelque part qu'il fust trouvé , qu'il fust prins et pendu ; et leur dist de son père que c'estoit ycelluy Bertran. Lesquelz firent son comman- dement et le prindrent en luy disant qu'il s'en yroit avecques eulx et qu'il avoit mains hommes murtris et tués et qu'il en seroit pendu et trainé. Et quant le pré- vost vit l'adventure, il en fut moult dolent et leurs dist : « Beaulx seigneurs, et que vous a cestuy homme mes-
M LE LIVRE DE BAUDOYN
ce prins ? rnenes-le devers la dame , et s'il a riens forfait, « si l'accuses devant elle, et s'il ne vous sçet respondre, ce et la dame le vous commande , si en faictes voustre « vouîenté. » Lesquelz furent désobéissans et dirent au prévost qu'ils n'en parlast plus. « Par Dieu, distle ce prévost, vous mesprenes; car vous ne sçaves qui ce est celluy qui est démené ainssi laydement sans cau- « ses et le ravises très mauvaisement. Et puisqu'il est ce ainssi que vous ne vous en voules déporter , je vous c< notiffie pour vray que c'est Baudoin , conte de ce Flandres , le père de madame la contesse , qui pièca « s'en alla sur les Sarrazins oultre mer , où il a esté a emprisonné xx. et sine ans , qui par la grâce de Dieu « s'en est retourné par deçà et pour ce je vous prie « que ne lui faces plus de desplaisir, car il est vostre (( droit seigneur. » — ce Certenement , dirent-ilz , pré- ce vost, vous inenles; car c'est Bertran de Ray, le trais- u tre parjure, pour qui le Pape deRomme, a esté tra- ce hy ; car madame la contesse en a eu naguières lettres ce du Pape et mande le Pape que quelque part qu'il ce soit trouvé, qu'il soit prins et mis à mort. » — ce Par ce Dieu ! dist le prévost , non est : c'est le bon conte ce Baudoin. » Mais nonobstant pour chose que le pré- vost dist , ils ne le voulurent oneques laisser , et le me- nèrent tantost devers la halle cle Lisîe en Flandres et fermèrent les portes de la halle et en boulèrent hors le prévost et tous ses gens ; lequel prévost en fut moult couroucé et s'escria à hauite voix : ce Ha! bonnes gens
CONTE DE FLANDRES. 55
« de Lisle, pour Dieu! vueillez secourrir vostre bon « conte Baudoin qui est en péril de mort et qui est « faulcement accusé. » Et tantost la commune de Lisle courut à la porte des halles et crioient pour Dieu que Ion ne fist mal au conte Baudoin : mais nonobstant ce , les traistres qui le tenoient ne voulurent riens faire ; mais lez traistres le pendirent parle col àung dez boutz de la halle et illec le firent morir laidement sans juge- ment : car se ilz ne l'eussent fait . Jehanne la contesse , lez eust fait morir. Et tantost que le conte fut pendu, ung sergant saillit aux fenestres et s'éscria à haulte voix : « Or ouès ! or ouës ! de par monseigneur le conte Fer- « rant et de par madame la contesse , nous faisons « assaivoir à tout le peuple petis et grans , que l'omme « qui a esté prins par nous est Bertran de Ray , qui est a banni de Rome qui trahit les Rommains et le Pape; « et pource le Pape a mandé naguière à madame par a ses lettres , que s'il estoit trouvé en sa terre , qu'il fust (( tantost prins et pendu, et que elle le fist publier par « tout son païs : et pource , l'on vous commande que « vousvousen ailles en vostres maisons, sans plus tenir « compte de la chose. » Et tantost la commune de la ville s'en partit d'illecques , pource qu'ilz doubtoient trop la contesse Jehanne ; et tantost ceulx qui avoient pendu le conte Baudoin yssirent des halles et tuèrent le prévost de Tournay et toutes ses gens. Et quant le fait fut ainssi advenu , plusieurs des gens de la ville s'en vindrent par devers la contesse et luy comptèrent
56 LE LIVRE DE BAUDOYN
comme le fait estoit advenu , et elle respondit : « Beaulx « amis , ne tous en chaille , ne ne vous en esmaiez « aussi de riens: car certainement ce n'estoit pas le « conte Baudoin mon père , aincoys estoit ung traistre « nommé Bertran de Ray , qui avoit trahy le « Pape et les Rommains; et pource, je l'ay fait ainssi « morir et vous en taises et n'en parles plus. » Mais pour vray atant ne souffit-il mie à la faulce dame se son père fut mort, aincois le fist despendre et charger sus une charrete et le fist porter auprès d'une abbaïe nommée Loz en Flandres, où il fut de rechief pendu. Oncques mais corps de prince ne f ust si villainement desmené . Après que il y eut esté ainssi pendu , l'abbé de Los et tout son couvent allèrent faire despendre ledit conte et l'emportèrent en l'abbaïe et illecques l'allèrent en- terrer moult honorablement et le mirent en un moult riche et noble circueil , en estât de chevalier , tant seul- lement pource qu'ilz doubtoient le courroux de la con- tesse. Et tantost monta à cheval l'abbé de Loz avecques deux de ses moynes et s'en vint ledit abbé deverz la dame et luy dis : « Madame , je prens sur mon ame « que celluy homme qui ainssi a esté murtri au gibet « estoit vostre père, le bon conte Baudoin; mais faul- « cément vous l'aves fait morir. » Et la contesse luy respondit que elle n'en sçavoit riens , et que il s'estoit nommé vers elle Bertran de Ray ; que pour celle cause l'avoit-elle fait pendre et que Bertran de Ray , comme le Pape luy avoit rescript , avoit trahy les Rommains et
CONTE DE FLANDRES.
pour celle cause , il avoit esté ainssi fait morir. Incon- tinent la dame fist venir charpentiers , massons et aul- ters et fist faire ung hospital de Saint-Pierre et de Saint- Nicolas , qu'elle fit moult richement fonder et ordonna prestres pour prier pour lame de son père; mais en- cores doubtoit-elle que ce ne fust-il mie , dont il luy mescheut en la fin de ses jours.
(Comment la ttmïzz&z te Maxùftzs fctst à Sextant Qon mari, conte te Mantfxe^ la manier* comment clic avoit fait moxxx son père iBauterw.
Ferrant , le conte de Flandres , en ce temps s'en estoit allé en Hollande contre les Frisons : si s'en retourna en Flandres et luy et tout son ost. Et quant il fut en Flan- dres, la dame luy dist une fois coyment. a Ferrant, beau ce sire, vous me debves bien aymer, car vrayment pour « l'amour de vous, tant que vous aves esté dehors, j'ay « fait mourir mon père qui estoit venu d'oultre la mer, « affin qu'il ne vous ostat vostre conté de Flandres et « les aultres terres que vous tenes. » Et quant Ferrant l'entendit, il luy dist : a Très mauvaise femme , es-tu si « oultre cuidé , que tu as fait mourir ton père ? Par ce Dieu ! ainssi feroie-tu de mcy voulentiers. » Le conte de Flandres tira ung couteau et en voulst frapper la contesse : mais ses gens saillirent sus et luy ostèrent le couteau, et tantost la dame s'enfuit à Bruges et se mist en une abbaie , où elle conversa moult longue- ment et puis après, on fist la paix d'entre eulx deux
LE LIVRE DE BAUDOIN
et furent de bon accord. En ce temps fut aporté au roi d'Angleterre ung autour tout blanc , le plus bel et le plus merveilleux qui oncques fust , ne eust esté veu. Si s'en esbatit longuement le roy d'Angîiterre, et quant il s'en fust bien esbatu à son plaisir , la royne d'An- gîiterre luy dist : ce Sire , vous vous estes bien esbatu « de cestuy oysel , et si grant seigneur comme vous « estes , ne doibt pas si longuement , ne tant aymer « ung cheval ou ung oysel , s'il n'a à qui il donne , ou a en face ung bon amy , qu'il puisse meurir ou em- « pirer : et pource, sire, je vous conseille que cestuy « oysel vous envoyés à Ferrant de Portingal, le bon « conte de Flandres. » Adonc le roy d'Angleterre luy dit : « Dame , vous dictes bien ; car c'est homme du « monde qui me peuît nuyre et qui plus me peult aider « ou royaulme de France. » Et tantost appella Henri le a conte d'Arondel et luy dist : a Henri , il convient « que vous prenes le blanc autour et que vous passes la « mer et que vous le portes de par moy au noble conte « Ferrant de Portingal conte de Flandres. »
Cxrmmjent le coule WJLtiwfotl apporta an tonlt errant to Man^tt& to par k rxrt) fc^tîgkterrje Vau- toxxt blanc.
Lors monta le conte d'Arondel en mer et s'en vint en Flandres et présenta au conte deFlandres l'autour blanc, et luy dist que le roy d'Angleterre le saîuoit et luy en- voyoit celluy autour blanc. Le conte de Flandres en
CONTE DE FLANDRES. 59
fut moult joyeuix et festoia ie comte d'Arondel grande- ment : et , quant il s'en voulut aller , il luy dist qu'il le recommandast au roy d'Angleterre et que s'il avoit aul- cunement à besongnier de luy , que il luy aideroit de tout son pouvoir de trente mille hommes , s'il en avoit a besoigner. Et quant il fut en Angleterre , il dist au roy comme le conte de Flandres avoit eu grant joye de l'oysel, et que s'il avoit à besongnier de luy, qu'il luy aideroit de trente milles hommes. Ferrant, le conte de Flandres , s'esbatit paraulcun temps de l'oysel et l'ayma moult; car il n'avait nul si bon. Et ung jour estoit avecques luy la contesse qui luy dist : « Sire , ii me « semble que vous obliés trop longuement le noble roy « de France, lequel vous maria tant haultement, que « vous estes conte de Flandres. Vous le deussies plus « honorer, que nul de vos amis : je vous prie que il ce vous plaise de luy envoier celluy oysel , où vous aves <c longtemps prins vostre esbatement. » — « Par Dieu dist Ferrant, vous dictes bien. » Si appella six chevaliers des barons de sa court, qui tous estoient natifs de Flan- dres, du pais d'autour, dont Tung fut nommé le sire de Tournay, le second Henri, sire Chue, le tiers Guillaume de Gavre, le sire de Saint-Venant, le chateîlain de Ber- gues et Robert, seigneur de Roncy. Ces six chevaliers furent envoies en France de par le conte de Flandres , pour présenter au noble roy de France l'autour blanc que mal fust il oneque congneu.
60 LE LIVRE DE BAUDOYN
©tfmnunt Jtxxaxxl, ternit ïtt Maxiftxtz^ twtoxa au rot) to Sxautt Vautour blant.
Si vindrent tous six devers le roy à Paris , mais ilz ne y trouvèrent pas le roy , car il s'estoit allé esbatre à Laigni-sur-Marne. Et tantost les chevaliers dessus nom- més s'en allèrent à Laigny , devers le roy , et trouvèrent le roy près de là, où il s'esbatoit à voiler; et estoit avec- ques luy le conte d'Estampes , Hue , le conte de Saint- Pol , Guillaume deMontegny , Guillaume des Barres , son maistre faulconnier , qui chassoient en rivières avecques luy ; mais encores n'avoient ilz riens prins , pour ung grant aigle qui les suivoit de trop près , dont le roy estoit moult dolent. Et là arrivèrent les chevaliers fla- mans qui firent présent au roy de l'autour blanc de par le conte de Flandres, et le roy repçeut l'autour moult doulcement et le commença à plainer et prinst le gant et le mist sur sa main et mercia moult doulce- ment le conte de Flandres de ce gracieulx présent , et dist. « Ferrant ne m'a pas oblié , » et que s'il avoit mes- tier du roy et de sa gent , qu'il en estoit tout à son bon commandement. « Par Dieu ! dist le roy } nous n'avons « oysel qui aujourduy prinst riens: et pource nous « voyons là ung héron qui se doubte forment des « oyseaulx^ nous lerrons aller sur luy l'autour. » Et quant le noble conte de Saint-Pol , entendit le roy qui sitost voulut laisser aller l'oysel , si luy dist : « Sire , le a conte de Flandres vous a envoyé ce noble oysel , pour
CONTE DE FLANDRES. 61
« vous esbatre : vous ne le debvez par sitost laisser
« aller. Sire , plaise vous de vous desporter de ce vol :
« vous voies l'aigle , qui par Bestial est nommé roy des
« oyseaulx, qui ne fait que tournoyer pour dessirer
« vos oyseaulx et pour les affoller ; et le autour blanc
« est si bon , comme l'on dist , et vous le laisses aller ;
« il ne le daignera reffuser , et ainssi le pourroit l'aigle
« par force occire et destranchier. » Lors, respondit le roy. « J'ai ouy par plusieurs foys racompter que
« l'aigle est roy par dessus tous les oyseaulx , comme aussi
« il est prouvé par le livre du Bestiaire , et que l'on peult
« comparer l'autour blanc à l'aigle , et pource je vueil
« laisser aller l'autour blanc contre l'aigle , et met ung
« exemple , se ung conte oseroit aller à l'encontre d'ung
« roy. » — ce Sire , ce dist le conte de Saint-Pol , contre
« vostre volenté ne vueil point aller; or, en faictes
« vostre volenté. »
(Rommtnt \t rxrt) laissa alkr i'aatcrttr bianc.
Adonc osta le roy lez giez à l'autour et si le laissa aller: et les variés de la faulconnière firent tantost souldre le héron, et l'autour voile après qui bien le cuida attraper ; mais l'aigle se dressa tantost devers l'autour blanc, et quant l'autour blanc l'apperçeut, il laissa le héron aller et se retourna devers l'aigle et s'entre- coururent l'ung contre l'aultre des piedz et du bec, si fort.qu'ilz s'entre arrachèrent les plumes l'un à l'autre. Et le regardoit moult le roy et les au 1 très chevaliers :
62 LE LIVRE DE BAUD0Y1N
mais l'autour fut îe plus fort et sçeut mieulx se garder, tant que par force de plumes , il surmonta l'aigle et puis se ravalla par telle manière que il fist l'aigle verser troys foys par devant le roy : et se courouca le roy de ce que l'aygîe, qui est roy des oyseaulx, se laissa ainssi sur- monter à l'autour.
Et après s'en tourna l'aigle et n'osa illecplus demourer et s'en fuit pour se saulver; mais l'autour ne le daigna plus poursuivre et s'en alla au héron et l'abbatit soubz îuy et l'estrangla. Mais l'aigle fut en son aguet et choisit son adventaige et vint sur l'autour et sur le héron ; tel- lement le frappa l'autour avecques les pieds , si que l'au- tour ne se peuit oncques aider et l'emporta sur ung arbre etiîlecques le mist à mort , voyant le roy et tous les chevaliers. Dont les chevaliers fïamansen furent moult courocés et s'en retourna le roy à Laigny-sur-Marne et mena avecques luy les chevaliers flamans pour lez fes- toier. Si les fist seoir auprès de luy à la seconde table; et, entre deux mes, le roy parla à eulx et leur dist : « Beaulx seigneurs , quant vous seres par de là en la ce terre de Flandres , vous pourres bien dire à Ferrant « toute Fadventure de l'autour blanc , et comme je suis <c bien doulent de avoir perdu son présent : mais c'est, par « ma foy pource que j'ay pour ce laissé l'oiseî. Si vous ce prie que m'en excuses envers luy. » — « Sire, dirent les « Flamans , il n'y a chose dont vous soies blasmé. « Le a conte de Saint-Pol commença à escou ter ces motz et dist « au Roy : » Sire, je vousayaracompté par l'exemple du
CONTE DE FLANDRES. 63
ce Bestiare aulcuns desfaitzdesoyseaulx et que l'on peult ce sur ce adviser. » — « C'est vray , dist le Roy , y sçaves « vous que adviser ? si vous y sçaves riens , ne le scelles « point. » — « Par ma foy ! dist le conte de Saint-Pol , « nenny , quant au vray dire : mais l'on peult figurer « sur ce fait que le roy d'Angleterre ne vous ayma point , « quand il fist présent à Ferrant, conte de Flandres, ce le blanc autour et ne le luy envoya fors pour soy allier ce à luy , affin qu'il luy soit aydant contre vous, pour ce grever le royauïme de France ; et les verres tantost ce alliés ensemble , et entrer en vostre terre et y mectre « feu et flambe. Et vouldra Ferrant à votre corps jouster, ce et par troys fois vous fera à terre verser , et à la qua- <e trièsme , vous conviendra retraire pour doubte de ce luy et vous en fuyr pour saulver vostre vie : mais après ce il s'en pourra vanter qu'il en mourra à la fin. C'est le ce signe et la figure que l'on peult jugier de ce fait. » Et quant le roy eut entendu la parolle du conte de Saint- Pol, ilsecourouca contre luy , et luy dist : qu'il laissas!, à parler de ses sors , et qu'il ne deust pas dire ses parol- îes devant luy , ne en sa présence , ne deviner ses sors si haultement et publiquement ; et qu'il tenoit de luy le plus de son tenement et estoit per de France : » Et en- ce cores , dist le Roy , y a il plus , que Ferrrant est mon ce serf , si fut son père Clément de Portingal , et ainssi ce je ne pourroie croire que Ferrant eust coraige de moy ce grever aulcunement. » Les chevaliers flamans enten- dirent cestes parolles qui en furent moult dolens 5 et s'ilz
(U LE LIVRE DE BAUDOYN
eussent osé parler , ils en eussent respondu au roy et faisoient semblant de mengier, mais ilz n'en avoient aucun talant.
(Kiommmî lt& ri)*» aller* flamatt© qui avoitni pxrr- ttr Vantant blanc ytinùttnt confit tin rflî) jet s1jett alljèrjent.
Et, quant les tables furent ostées , les messaigiers allè- rent devers le roy prendre congié moult débonnairement B et leur dist le roy : « Je vous prie que vous me salues « Jehanne la contesse et Ferrant son mari , et luy dictes « que je le remercie plus de cent foys du blanc autour « qu'il m'envoya et luy dictes qu'il me tiengne ce qu'il « me promist , quant luy fis espouser Jehanne , la con- « tesse de Flandres : c'est que jour de sa vie ne seroit « nuysant au royaulme de France, et qu'il s'en garde bien « et que je luy deffens que ilz ne face point d'aliance ce avecques le roy d'Angleterre , car il luy seroit du pis. » Les messaigiers promisdrent au roy qu'ilz luy feroient bien son messaige et luy dii oient tout ce qu'il leur avoit dit. Lors le roy appella le conte d'Estampes et luy dist. « Ailes à nos estables , et donnes à ses six cheva- « liers six des meilleurs chevaulx qui y soient. » Et ainssi le fist le conte d'Estampes et présenta aux six che- valiers les six meilleurs chevaulx ; mais ilz ne les daignè- rent prandre , mais les reffurent moult orguilleusement et dirent qu'ilz ne les prendroient point et qu'ilz en avoient asses.
CONTE DE FLANDRES. 65
Ccrmnuttt tes nxe&sGX%xer& iiamam z'en partirjetit fo IParis et &1en retournèrent en JlanÎJre*.
Les messaigiers se partirent de Paris et ou ni. jour arrivèrent en Flandres et allèrent à Vimandable , où estoyent le conte et la contesse : mais ilz passèrent si despiteusement par devant le conte, qu'ilz ne daignè- rent oneques parler à luy, et s'en allèrent boucter en une chambre. Et quant Ferrant vist la chose, il s'en esmerveilla fort, et dist à la contesse moult aigrement : « Dame, il semble que nos chevaliers soyent couroucés : « ailes parler à eulx et sçaiches pourquoy ilz n'ont par- ce 1er à moy et me dictes leur responce. » Jehanne, la contesse de Flandres, s'en alla devers les chevaliers et leur dist : ce Seigneurs, comment fait le roy de France et « ses nu. filz et pourquoy n'aves vous parlé au conte? ce il en est moult couroucé. » Lors, responditle sire de Tournay, moult aigrement : « Dame, fait-il, vous nous « avez laydement servis : car vostre mari est serf du ce roy de France et s'en vanta le roy en nostre présence « à Paris , et que si fut son père et le roy de Portingal ce qui est à présent. Or est ainssi que nul serf ne peult tenir ce plainpié de terre que son seigneur n'aist, si luy plaist; ce ou il le peult faire pendre ou faire noyer, se il mes- cc prent riens envers luy. Dame, prenes vostre serf, <e qu'il soit mauldit de Dieu et vous en ailes en Portin- cc gai où sont les serves gens : car jamais serf n'aura ce sur les Flamans aulcune mestrise et vueillies bien
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60 LE LIVRE DE B4TJDOYN
« sçavoir que si Ferrant est encores xv. jours par desça, c< nous luy ferons coupper la teste. »
Jehanne , la contesse , quant elle ouyt la responce des chevaliers , si fut esbaye et souspira bien tendrement de de ce que le Roy avoit appelle Ferrant serf et leur dist : « Seigneurs , ne vous en esmaies jà , puisque le conte ce de Flandres vous envoya en France, rapportes-luy les c< nouvelles et comment la chose va. Et se le roy de « France a aulcunement mesprins envers Ferrant , Fer- ce rant y pourvoyra : et se le Roy a droit , Ferrant l'en- cc durera. Beaulx seigneurs, ailes parler à luy sçavoir ce qu'il vous dira. » Les chevaliers s'en allèrent devers le conte et luy comptèrent tout le fait et la manière com- ment il avoient besoingné , et comment l'autour blanc avoit esté tué de l'aigle ; et comment le conte de Saint- Pol avoit dit au Roy à l'exemple des oyseaulx , et comme le Roy avoit appelle Ferrant serf, et comme au despartir le Roy remercioit le conte du présent , et comme il avoit enchargé au messaigiers qu'ilz n'ou- bliassent pas à dire à Ferrant les convenances qu'ilz luy avoit promises au palais à Paris ; et aussi qu'il ne fust si osé, qu'il fïst aliance au roy d'Angleterre. Et après qu'ilz luy eurent dit tout, ilz dirent au conte que puis- qu'il estoit clamé serf , qu'il alîast servir le Roy et que jamais il n'entrast en Flandres et que tel pais ne doit point estre gouverné par ung serf, et luy dirent : ce Sire, ce si vous ne Testes, si vous en deffendez , et nous som- ce mes tous prest à vous aider ; et , Sire, si ainssi est que
CONTE DE FLANDRES.
« vous ne nous en dépendes, soies seur et certain que « si vous estes encores quinze jours en cestuy païs en ce Flandres , nous vous ferons coupper la teste ; si vous « advises bien sur ce. » — « Par Dieu ! dist Ferrant , « il n'est mye serf qui est aymé de ses hommes. Beaulx « seigneurs , dist Ferrant , sçaiches que , en ce fait , je « je n'ay aulcune coulpe , et m'en pense bien vengier « contre luy de mon povoir. » Lors luy promirent les barons qu'ilz luy aideroientà faire son debvoir. « Beaulx m seigneurs , se dist Ferrant , je vous mercie ; mais « l'omme est bien povre et chétif qui est en sa maison « assis à sa table et a beu de son vin , tant qu'il en est «surprins, se il ne peult aulcunffoys dire son talant. u Si le Roy avoit beu de son vin et faisoit ses deiietz, et « il est ung peu courroucé par mal talant, et pource « que l'aigle avoit occis le blanc autour , et pour le sort « que le conte de Saint-Pol dit par devant luy : pour « ce courroux, me peult-il bien appeller serf et aussi (( depuis il s'en peult bien repentir. Et pource , je luy « envoyray ung messaige qui luy diray de par moy de « ce que il m'appelle serf, que il s'en viengne desdire « en mon pais de Flandres et m'en viengne requérir <c mercy, et j'en feray ce que m'en sera advis : car « soyes certains, beaulx seigneurs, que je le double « riens. » Lors fist faire lestres où les choses dessus dictes estoient contenues et le envoya au Roy et quant le Roy tint les lestres , il les ouvrit bien hastivement et leut tout du long en faisant très-maulvaise chîère. Et
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quant il les eut leues, il dist par mal talant. « Ce moc- « que ce chetif de moy, qui veult que je me desdie des « motz que j'ay dist ? Par Saint-Denis ! je ameroie plus « chier avoir perdu mon royaulme; car son père fut « mon serf et aussi le filz que j'ay haulcé si haulte- « ment. » Lors dist le Roy au messaigier. « Revat-en , « bel amy, et dis à Ferrant les molz que tu as ouys et « luy dis encore pis, se tu peulx et que je ne le doubte « de riens. » Le messaigier s'en retourna dever le conte et luy dist et compta tout ce que Roy luy avoit commandé à luy dire , et quant Ferrant eut escouté le messaigier , il fut si couroucé et si dolent que mer- veilles.
Cxrmnuent jFjerratti, \t tavtXz lit Jlanîfxt& , apri0 qn1 il tnt 0ut\t lar tzyonct un rm), mcm&a ixw0 %t% jgjros qui tewicrat înrmt montt Qranîft quantité m&tmblt.
Le conte Ferrant manda tantost ses gens de tout son pays moult hastivement, qui tantost vindrent tous à son commandement , bien garnis de tous harnois d'armes ; et quant ilz furent venus devant luy , Ferrant se plain- gnit à eulx de l'oustraige que le roy de France avoit dit de luy , et qu'il luy voulsissent aider à vengier son in- jure et ilz luy promidrent tous à luy aider jusques à la mort. Lors se partit le conte et tous ses gens de Flan- dres , et prindrent leur chemin droit à Arras et prin- drenttous les Artoiens : et quand ilz furent ensemble, ilz
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furent bien troys cens mille hommes. Aussi print il ceulx de la conté de Noyon et s'en vindrent passer au pont de Chosi • mais tantost les nouvelles furent racomptées au roy Phelippe de France que Ferrant venoit sus luy bien à troys cens mille hommes, qui gastoit et ardoit tout le pais. « Par Dieu , dist le roy , Ferrant n'oseroit , car il « est mon serf: et s'il a envers moy entreprins aulcune « chose , je l'en feray tantost repentir. » Ferrant et son ost chevauchèrent moult fièrement , tant qu'ilz vint à Compienne et assiégèrent tantost la ville et exilia la terre et le pais, depuis SoixonsjusquesenBeaulvoisin- et fu- rent le conte de Flandres avec ses gens xv. jours devant Compienne, et au xvi. jour la ville fut prise et laissa dedens en garnison cincq cens hommes d'armes. Et puis s'en partit dillec et s'en alla à Verbrie, qui tantost fut rendue à luy et puis s'en alla à Senliz et assièga la cité et gasta tout le pais : Ferrant fut six sepmaines devant Senliz et assaillit moult durement la cité par plusieurs lieux. Et entretant le roy Phelippe manda ses hommes et aultres gens par tout où il peult finer et à luy vint le duc de Bourgoigne , le conte de Foiz, le conte de Clar- mont, et le duc de Bretaigne , et le duc d'Orléans, le conte de Tonnere , le daulphin de Vienne , le duc de Bourbon et le conte de Soixons. Et assembla tant de gens qu'il se trouva à deux cens mille hommes , tant de gens d'armes que de gens à pié ; et fut baillée l'orifïambe à porter et à garder à Guillaume des Barres, qui estoit vaillant chevalier. Et se partirent de Paris et prindrent
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leur chemin droit à Senliz , et se loga le roy près d'ung bois et de l'aultre part estoit le conte de Flandres et ses gens. Et fut en Fan de grâce mil n. cens et xm. au moys de jullet, à ung mécredi matin , que le jour de la ba- taille fut prins ; et bailla le conte de Flandres sa ban- nière à porter à Hue de Saint-Venant et mirent de l'une partie et de l'aultre leurs arbelestries devant , et estaient de l'une partie et de l'autre bien un. mille et misrent aussi leurs gens de pie devant. Et en icelluy endroit eut moult grant occision d'une partie et d'aultre, et là le conte de Boulogne occist le conte du Perche , dont le roy fut moult dolent. Et pour celle cause se bouta le roy en la bataille , dont le conte de Flandres fut bien joyeulx : car ilz adressèrent Fung à l'aultre et férit tellement le roy le conte de Flandres, que il le versa à terre. Mais le conte de Saint -Pol le alla tantost redresser, maulgré tous lez Flamanz. Et iorz Ferrant commença à ramponner et luy dist : « Sire , « le sort que vos gens avoyent sorti, est jà bien « apparu : car l'aigle fut abatue par l'autour blanc et « le conte a abatu le roy. » Et le roy Phelippe, qui en son temps fut nommé Phelippe-le-Conquérant , par la hardiesse de luy , en aultrement en l'estour : Hue, conte de Saint-Pol, s'adressa au sire de Saint-Venant, qui portoitla banière au conte de Flandres, et luy donna tel coup , qu'il fist cheoir le chevalier et la bannière à terre : mais les Holandois s'en allèrent celle part qui redressèrent le dit chevalier et la bannière ; mais si fut
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la bannière grandement souîliée cîessoubz les pies. Adoncques le conte de Flandres en eut si grant dueif, que il se redressa devers le roy et la seconde fois le versa à terre , et tant qu'il cou vint que de rechief le conte de Saint-Pol alla secourir et remonter le roy. Et dist le conte de Saint-Pol, que l'aigle avoit esté abatu deux fois et dist au Roy : « Sire , allons nous en , la (( journée n'est pas aujourduy bonne pour nous, car « certainement la baitailîe est destravée et rompue en (( plusieurs lieulx. » Et ainssi comme le conte de Saint- Pol parloit au roy , le conte de Boulongne avec sa bataille s'adressa sus les Francoys , crians à haulte voix : « Boulongne , Flandres au lion ! » et à celle entre- prise le roy fut abatu à terre la tierce fois ; et eust esté en péril de mort , se ne fust Guillaume des Barres et Guillaume de Montegny , aussi le conte de Saint-Pol , qui secoururent le roy et le remontèrent . « Si , dist le (( conte de Saint-Pol , par la Vierge Marie ! il ne fait « pas bon icy : mieulx s'en vault retourner, car desjà « les plus grans barons s'en sont desjà retournés en a fuite , et si en a jà grande quantité de mors. » — « C'est veoir , dist le roy , nous voyons que la journée « est contre nous. » Lors se partit le roy de la bataille et fut illec desconfit et s'en retourna luy et ses gens à Paris , et les Flamans repceurent la grant honneur. Et aussi dist Ferrant que jamais ne partiroit de devant Senliz , qu'il n eust prinse la cité : et fonda une moult belle abbaye au lieu où la bataille avoit esté faicte et fut
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nommée l'abbaye de la bataille ; car les Flamans avoient eu la victoire contre les Francoys.
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Phelippe , le roy de France , s'en retourna dedens Paris , qui eut moult grant douleur pource qu'il avoit esté ainssi laidement desconfit et se conseilla à ses gens , come il pourroit chévir de celle besogne. Lors parla premièrement Guillaume des Barres et dist au roy: « Sire , vous ressembles le chat qui se couche contre « le feu , tant que il est tout brûlé : car quant l'on vous ce disoit que Ferrant exilloit vostre païs et que il avoit « prins Compienne et Verbrie, vous n'en tenies compte « et disies que Ferrant ne l'oseroit faire et qu'il estoit « vostre serf racheté. Mais vous estes laissé sourprendre « tellement, qu'il vous a desconfit et resorti en la a bataille , et encores est Ferrant au siège à Senliz , et ce pource , Sire , il est mestier que vous vous pourvoyes a sur ce : car je vous conseille que vous envoyés ung « messaigier par devers Ferrant luy dire que il vous a vueil donner tresves jusques à ung an , par telle con- « dicionque dedens ce temps, vous vous desdires de « ce que vous aves dit de luy , et que , se dedens l'an , te vous ne vous en desdictes , si remande chacun parens « et amis et que il ait jour de bataille : et celluy qui
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« conquerra l'aultre, ait sa terre et son pais, et que « celluy qui seroit vaincu , seroit tousjours serf du vain- « queur. Et, Sire, se vous aves les tresves et les Fia- « m ans s'en soient allés en leurs pais , si mandes tous « voz gens de vostre royaulme et soient les trésors ou- « vers, et mandes des souldoier d'estrange pais et donnes « l'argent aux contes et aux barons, or et argent et « chevaulx , et payes bien vos souldoiés et les menues ce gens qui bailleront les vivres et les marchandises ; et « puis vous en ailes esbatre contre voz ennemis, et je « abandonne ma vie , se vous n'aves victoire encontre « eulx. » Le roy se accorda au conseil de Guillaume des Barres et l'envoya par devers le conte de Flandres à Senliz , où il tenoit le siège , et luy pria le roy qu'il parlast à luy bien saigement et luy bailla les lettres. Lors s'en partit Guillaume des Barres et enporta les lettres du roy et s'en vint à Senliz et entra es tentes de Ferrant et le salua et luy dist : Que Dieu voulsist tous confondre les ennemis du roy de France et dist à Fer- rant : «Sire, le diable vous a bien enrichi et enorguelly , « qui guerries vostre souverain seigneur et vous estes « son serf : mais je me suis adviséque vous faictes; car « quant ung serf est surmonté , il se appence voluntiers « de grever son seigneur , et peult estre prouvé par « Alixandre qui fut fait morir par ses serf, lesquelz il « a voit haultement héritez : et aussi le roy vous a haul- « tement marié, pourquoy vous avez les grans sei-
« gneurs de Flandres , lesquelz vous avez bien enchan-
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« tez , quant il font ainssi vostre volenté qui est homme « serf et n'ont pas bien fait de ainssi grever le royaulme « de France. » Et dist à Ferrant : « Je vueil bien que « vous le sçaiches , que se le roy de France se esliève « contre vous , et qu'il mande ses hommes et alliez , « vous ne pourres durer contre luy , ne n'oseries at- « tendre son povoir : mais il a grant pitié du peuple , « et pource il m'a envoie par devers vous , pour donner « les tresves , se vous voulez , jusques à ung an et que ce cependant vous soies informé , se vous estes son serf ce ou non : et aussi il aura advis , s'il s'en desportera : ce et ce en celluy temps, n'est fait l'appointement ce de vous deux, si mande chascun son povoir d'ung ce costé et d'aultre , et soit nommé ung jour de bataille ; ce se le roy est par vous desconfit , il vous quictera du ce tout du servaige , et si tendres Compienne et Verbrie ce et tout le pais jusques à Senliz : et s'il vous conquiert, ex jamais , de ce servaige vous ne seres pasible : et aussi et pourra le roy de France faire de vous tout à sa vo- ce lente. Et , Sire , se vous ne m'en voules croire , voyes- cc ency lez lettres du roy à son seau pendant. » Et les bailla à Ferrant qui les fit ouvrir et lire. Et quand il eut entendu le contenu des lettres , il fut moult dolent et dist à Guillaume des Barres que il parloit fièrement et qu'il peult son messaige avoir compté plus doulce- mentetluy dist : qu'il dist hardiement au roy qu'il estoit trop fier de luy faire telz motz en ses tentes recorder , et que ce Guillaume des Barres ne fust messaigier , que
CONTE DE FLANDRES. 75
son oultraige luy fust villainement démontré, « Sire, se « dist Guillaume des Barres , pour Dieu ! ne vous échauf- fe fes point, mais soies ad visé pour me donner res- « ponce. » Par mafoy , se dist Ferrant , le conseil en est « trouvé , se le roy a si grant force , come vous dictes , « si viengne si endroit deffendre la cité de Senliz. »
Lors parla le duc de Holande et les aultres contes et barons qui là estoient et dirent à Ferrant qu'il avoit grant tort , se lez tresves du roy il reffusoit : car puis- que le roy les demandoit , il n'en povoit avoir blasme nul : « Car se Senliz estoit conquis , et vous esties con- « seillé d'aller à Paris et le roy avoit tous ces gens « mandés avec ceulx de Paris, certainement, Sire, « vous ne pourriez durer : car vous scaves asses la a grant puissance du roy et s'il a aulcune chose dit « contre vous , par Dieu ! vous en estes asses Yen^é , « quant par vous il a esté conquis es champs : et puis- ce qu'il requiert tresves, vous luy debves accorder pour « pour les offres qu'il vous fait ; et ce dedens ce temps « vous ne estes accordés de ce que vous avez esté ap- « pelle de luy , et que à tort il en appelle vostre père , « ainsi poures vous faire paix avecques luy à vostre « honneur. » Et quand Ferrant, conte de Flandres, en- tendist les parolles de ses barons , il en fut moult aise et dist : « Seigneurs, par le Dieu tout-puissant! il n'est « pas seigneur de son pais qui n'est de ses hommes « aymé , et se despuis deux mois vous me eussies volu « aider de bon cueur , je fusse maintenant roy de France
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ce coronné ; car le povoir du roy de France est mainte- ce nant trop petit; mais puisque il vous plaist , je don- cc nés les tresves. » Et lez sella de son seau et les bailla à Guillaume des Barres , qui tantost s'en retourna à Paris devers le roy de France et luy bailla le lettres des tres- ves, dont le roy remercia fort Dieu. Et après ces tresves ainssi données, Ferrant et tout son ost partit du siège de devant la citez de Senliz et s'en alla en Flandres et tous les aultres seigneurs.
Tantost après le despartement du siège de Senliz , le roy de France fist ouvrir tous ses trésors et manda quérir souldoyers de tous pais jusques au perron Saint-Jame et jusques à la terre des Sarrazins, de toutes pars tous les Romains, Puilloz et Calabroys, Lombars, Tous- quens. Et dedans demi an il assembla là tel nombre qu'ilz furent de son costé quatre cens mille hommes; et quant il se vit à tant de gens , il se partit de Paris et s'en alla en la cité de Senliz pour reconforter les gens du pais, et y fut deux jours : et puis s'en partit et s'en alla à Péronne attendre ses gens , et fist de moult grans biens en la ville que Ferrant avoit destruite , et entre- tant il fist espier et guetter comment le conte de Flan- dres se maintenoit. Car Ferrant tantost sceut comment le roy de France avoit renforcé son pais et mandé gens d'armes par tout pais , et quant Ferrant sceut lez nou- velles , il remandast tantost ses hommes, comme Holan- doys, Zélandois , et tous ses aultres contes et plusieurs aultres grans seigneurs, qui tous estoient hommes du
CONTE DE FLANDRES. 77
conte Ferrant ; et furent bien trois cens mille hommes que Ferrant mena de son aliance qui vindrent à Noyon au jour proprement que les trêves deb voient faillir , et s'en vint le roy de France et son ost à Compienne et le prinst à force sus les gens que Fer- rant a voit laissés. Et fut dit à Ferrant que le roy de France venoit sus luy à moult grant efforcement de gens et adonc approucha le conte de Flandres et s'en vint au pont à Choisi : semblablement s'approucha le roy de France , tellement que entre les deux ostz ne avoit que une rivière à passer , qu'iiz ne pouvoient nul- lement passer, ne aller de l'ung ost à l'aultre: et estoit bien le roy à quatre cens mille hommes et là furent bien trois mois sans toucher l'ung à l'aultre. Et entre tant Ferrant fist faire une tour à Choisi . bien près de la rivière , qui estoit moult forte et pareillement le roy par son conseil en fist faire une aultre de l'aultre part de la rivière ; et les firent si près l'ung et l'aultre , que ung arbelestier povoit bien traire de l'une tour à l'aultre.
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Et après ce que celiez tour eurent esté ainssi faictes , Ferrant se ad visa d'une très-grande douleur : car il fist partir de son ost dix mille hommes d'armes et dix mille à pié et les envoya en la conté de Saint-Pol , pource que
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le conte de Saint-Pol estoit avecques le roy de France -, et son alié et misdrent le conté de Saint-Pol en feu et flambe et tuèrent femmes et enfans et mesmement il ardirent le chastel de Saint-Pol et la contesse et ses enfans , dont ce fut grant pitié. Et pour celle cause , quant le conte de Saint-Pol sceut ceste trahison, il appella le conte de Flandres faulx traistre , murtrier ; et requist au roy de France que ce Ferrant vouloit com- balre à luy corps-à-corps que il luy en voulsist donner congié par tel convenant, que se Ferrant le conquerroit en bataille , que Ferrant fust tousjours quicte du ser- vaige du roy et que le roy luy rendis t toute sa terre qu'il tenoit jusques à Senliz. Et s'il estoit ainssi que le conte de Saint-Pol le conquist, que le roy en peult faire tout à sa volenté. Et sus ce point , le roy luy octroya et aussi Ferrant le conte de Flandres le gaiga par tel convenant et par ycelle mesme condiçon , affin que le peuple d'une partie et d'aultre , ne fust pas ainssi mur tri , ne tué. Et fist tant le conte de Saint-Pol par force avec l'aide de Dieu , qu'il conquist en champ le conte de Flandres au pont de à Choisi , en Picardie : et le vouloit tuer le conte de Saint-Pol de sa dague , car le conte de Flandres estoit dessoubz. Quant Hoste le roy d'Almaigne , vit que son parent , le conte de Flandres , estoit en péril , il alla à luy et les aultres princes requerre mercy au roy de France , et luy pria l'empereur Hoste de Alamaigne qu'il luy pleust que Ferrant eust la paix et qu'ilz ne morust mie, et luy clist : « Sire, Ferrant
CONTE DE FLANDRES. 79
« vous jurera sur Dieu et sur les Sains , que jamais il « ne vous portera ne guerre, ne dommaige, et si tiendra « sa terre de vous et vous servira bien et loyallement. »
Ccrmntjettt la pats to Stxxaxii fat faictt tnvtx& JU rxri) ÎPtyjdtpjue to JFranct,
Phelippes , roy de France , respondist à l'empereur et aux aultres seigneurs et leur dist que ilz laissassent cez parollez en paix. Et que se Ferrant luy debvoit vingt soulz tournoys de rente , et qu'il fust retourné en son pais de Flandres, si ne luy entendroit-il jà son convenant. « Par Dieu! dist l'empereur, Sire, si fera « et vous diray comment vous vous en pourres tenir « seur. Car vous tiendres jusques à cent ans advenir « vous et vos hoirs la conté de Noyon , Vermandois , (( Tharache , Artoys , Ponthieu , Cambrési et Amiens ; « et Régnault , le conte de Boulongne , tendra de vous ce sa terre • et après les cent ans accomplis , les Flamans a rauront leur terre ; s'il n'estoit ainsi que , dedans ces « cent ans , Ferrant ou ses hommes esmeussent vers les « Francoys la guerre en quelque excès, ilz perdroient « du tout les contés dessus nommées et seroient à vous « etàvoz hoirs perpétuellement. » — « Lors, dist le « roy , nous l'octroyons. » Par ces condicions fist oste de par le roy et envoya ces un. fïlz pour lever les champions du champ ; mais à bien peu que le conte de Saint-Pol n'en morut de dueil , que l'en ne luy laissa achever le conte de Flandres , mais il n'en osa plus faire
80 LE LIVRE DE BAUDOYN
pour le roy. Les quatre filz amenèrent Ferrant par devers le roy de France , et là fust passé le traictié en la manière dessus dicte, et Hue , le conte de Saint-Pol , pour son dommaigement eut quarante mille livres de gros d'argent que Ferrant luy paya présentement. Et ainsi se despartirent les ostz d'une partie et d'aultre. Le roy s'en retourna en France et les Flamans en Flandres ; et ne dura celle paix que deux ans. Quant le roy fut retourné à Paris, il envoya prendre sasine des huit contés que Ferrant luy avoit bailliéez en ostaige pour la seurté de la paix, et en repceut les hommaiges et envoya Loys , son filz , en la conté d'Artoys , où il fust richement honoré et servi et espousa la fille au conte de Saint-Pol et en eut la dame de luy quatre filz , dont l'aisné eut nom Loys , qui est saint en paradis et roy de France en sa vie. Le second eut nom Robert qui fut conte de Vermendoys. Le tiers fut Phelippe qui fust conte de Ponthieu. Le quart eut nom Charles , qui fut roy de Cecille et prinse de la Morée et conte d'Amiens.
Ccrmmjent Eigacmlt, content &onion%xit^ ix&iitr- mtr xm% ttywïtw m la itxtt tï sti^noutu to mon- ztigntut VtsvtBqnt lût $jeatttoxrî)0.
En ce temps le conte Régnault de Boulongne fist fermer ung chasteau à Beaulvoisin qui nomma Morvel en Beaulvoisin. Et pource que le chastel estoit assis en la seignourieet haulte justice de l'esvesque de Beau!-
CONTE DE FLANDRES. 81
vois , le dit évesque eut despit de ce que le conte de Boulongne avoit fait chastel en sa terre sans son confié, si manda le conte qu'il alîast parler à luy et qu'il luy fist amande de celle mesprison , et luy fist hommaige de ce chastel ; mais le conte ne y daigna oncques aller, tant fut fier. Lors l'esvesque de Beau! vois fist adjour- ner le conte en parlement à Paris et vint le conte à Paris, devant le roy , et dist l'esvesque au roy : « Sire, « je suis l'ung de voz pers de France et en tiens de « vous les terres et les honneurs : et pour ce, très-hault « et excellent prince , à qui tout doibt raîier , je me « clame à vous du conte Régnault de Boulongne que « sans mon congié a fait fermer ung chasteau en ma « terre : si ne sçay s'il m'en veult mener guerre, car il « ne m'en veult faire hommaige; et pour ce très-hault « et excellent prinse , je vous requier qu'il vous plaise « à moy regarder en cest endroit, selon raison et jus- te tice. )> Lors parla le roy de France au conte de Bou- longne et luy dist : « Conte , je vous fais commande- ce ment que vous ne faciès mal ne despîaisir à l'es- té vesque de Beaulvois , qui cy est ; car il nous en a desplairoit : et de ce que vous aves fait fermer une « forteresse en sa terre sans son congié, vous ne le poves « faire et aves failli. Pource pries au dist evesque qu'il « vous veille donner congié d'abbatre la forteresse et « raser le fossés. » Le roy le luy avoit dit, et il dit au roy: « Par le Dieu de paradis ! tant comme je vivra , je ne
« feray hommaige à l'esvesque de Beaulvois: et appert
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82 LE LIVRE DE BAUDOYN
« bien, sire, que vous me prises bien peu, qui voules ce que jeluy face hommaige.» — «Etcomment,distleroy, ce ou seroit prins ce droit que vous fessies fermer en sa « terre une forteresse et que vous ne soies pas subject ce à luy ? et si est per de France , vous le voules bien à « asservir. Si , dist le roy , foy que je doy à Saint- ce Denis ! si vous ne obéisses à luy , comme raison c< est, ou vous ne f aie tes le chastei tantost abbastre, je « yray mectre le siège devant , et se vous estes si hardy ce que vous vous deffendes contre moy , vous en mourres . » — ce Sire, se dist le conte de Bouîongne, je suis tout près ce de vous ouvrir : mais , par la foy que je doy à Dieu ! il ce n'en aura jà hommaige. » Lors se partit du roy le dit conte de Bouîongne par mal talant, et moult couroucé de ce que le roy Favoit ainssi ravallé et jura Dieu qu'il courrouceroit le roy , ains quil fust ung an ac- compli.
Ccrmmjettt Eignaut ta &imljogttt tftn partit ta ta- »jer0 U arxrt) t\ yuï% tfm alla à ^joniogm1 tï yxà$ ta là m Httfthhxft*
Régnauît , le conte de Bouîongne , se partit de Paris et s'en alla à Bouîongne : et îe lendemain qui fut arrivé au dit Bouîongne , il monta en mer et alla en Angle- terre, et alla à Londres, où il trouva le roy Jehan d'Angleterre et luy demanda dont il venoit. Et il luy dist qu'il venoit de France, où il ne pensoit jamais
CONTE DE FLANDRES. 83
retourner et qu'il ne pourroit endurer les grandes dur- tés et les grandes laideurs que le roy de France disoit en France du roy Jehan d'Angleterre : et que il l'appel- loit faulx traitre parjure, et qu'il avoit deux fois sa foy envers luy mentie. ce Et pource, me suis parti de luy c< par mal talant : car je scay bien qu'il vous a à tort ce déshérité de Normandie et de la terre de Gascoigne , ce qui vous doibt appartenir de droit. Et si fust vostre ce frère tué à tort de ceFrancoys quiavoit non Richart, « Cueiw de Lyon^ et ses enfans en furent declens ce Saine gectez et furent noies par les traistres de ce France et le vous misdrent sus à tort. Et pour ce , ce seigneur, s'il vous plaist, je vous apprendray com- te ment vous en rares vos terres qu ilz vous contre- ce tiengnent à tort. » Lors dist le roy Jehan d'Angleterre : ce mon amy, je feroie voiuntiers ce que vous me con- cc conseilles. » A donc encore commença à parler le comte de Boulongne, et luy dist. ce Sire, le roi de France ce n'est pas bien aymé dez seigneurs d'Almaigne ; car il ce lez a moult grevés. Et aussi le conte Ferrant de Flandres ce le hayt de mort : et, sire, se vous y esmouvés guerre, ce vous fineres tantost grandement d'aliés, et je iray ce parler à vos amys secrètement et puis je retourneray ce par devers vous. » Ainsi print le conte de Boulongne congié du roy d'Angleterre et entra en mer et arriva en Bréban et trouva le duc à Louvain et le festoia gran- dement. Et puis le conte de Boulongne luy compta tout son affaire , et comme le roy d'Angleterre avoit promis
LE LIVRE DE BAUDOYN
aide et secour et semblablement luy promist le duc de Bréban aide, pource que le roy l'avoit gran- dement grevé. Puis s'en alla le conte de Boulongne au Liège , par devers levesque qui à luy s'alia. Le conte de Boulongne partit du Liège et s'en vint en Flandres , où il trouva Ferrant ; et là furent d'acort de grever les Francoys : puis le conte Fer- rant manda au roy de France que , « se il luy vouloit « rendre ses huit contés , qu'il le serviroit et seroit son « bon amy : et se ainsi ne le vouloit faire , ains qu'il ce soit deux moys accomplis , je luy meneray guerre « mortelle. » Et envoya à faire le messaige le sire de Tournay qui porta les lettres au roy de France : et quant le roy les eut leues: « Par Saint-Denis! dist il, je pen- ce soie bien que jà Ferrant ne tiendroit son convenant « de chose qu'il eust promise » Lors dist le roi au sire de Tournay qu'il dist au conte de Flandres que aincois se- roient cent ans accomplis, que Ferrant eust plain pié de sa terre et encores feroit-il que foui de plus en parler et d'en plus perdre. « Par ma foy î se dist le sire de « Tournay , il convient qu'il en isse grant guerre : car , « par ma foi ! Ferrant vous fait deffier. » Et après ce s'en partit le messaigier et vint devers Ferrant en Flan- dres et luy compta la responce du roy. Lors jura Dieu Ferrant qu'il rauroit sa terre ou qu'il y mourroit en la peine. Adonc se partit le conte de Boulongne et prinst congié du conte Ferrant et alla moult hastivement assembler ses gens de par tout son pais.
CONTE DE FLANDRES. 80
Cxmtnttttt Sextant te IPxrrtmgal , conte te JTlcm- te**, £ît»xn)a par tout 0*0 ailtis img nu00aigtjer ymt ttnt lutte qu1xtj entta&ztnt en Jtanct et qtfxt te0cxrit- fizzent \t pats.
Ferrant , le conte de Flandres , envoya ung messaigier en Portingal par devers son frère le roy de Portingal , luy dire qu'il assemblast sa gent et qu'il entrast en Gascoigne hastivement , et qu'il ardist et destruist le pais. Item envoya ung aultre messaige au bugre d'Avi- gnon qui estoit son oncle , luy dire que semblament il assemblast ses gens et qu'il entrast en la terre du roy de France et qu'il destruist le pais, jusques à Lion sus le Rosne. Item envoya ung aultre messaige au roy d'An- gleterre luy prier qu'il assemblast ses gens , son ost et
86 LE LIVRE DE BÀUDOYN
ses armes et qu'il entrast en France par devers Norman- die. Item iî envoya un aultre messaigier au duc de Bréban et au due de Guéries , au conte de Juliers et à l'esvesque du Liège , pour leur dire qu'ilz assemblassent leur povoir pour entrer en France par devers Champai- gne. Après il envoya ung aullre messaigier en Alle- maigne prier à l'empereur qu'il vint tantost et son ost pour grever France et entrast au pais par devers Tour- nay. Apres ces choses , le conte Ferrant manda les Hoîandois , Zélandois , Flamans et Amyennois et les Boulongnois , et tant assembla de gens qu'ilz furent bien troys cens mille hommes : et quant il se vit à tel nombre de gens , il fist crier par tout le païs de Flan- dres qu'il n'y demorast cordier qu'ilz n'apportassent toutes leurs cordes, car il en vouloit lier les Francoys ; et tout ce disoit par orgueil. Tantost il fust conté au roy le grant nombre de gens qu'il faisoit assembler , dont le Roy se doubla moult et manda tous ses hom- mes. Et premièrement vint à luy le duc de Bourgoin- gne, le duc de Savoie, le duc de Bretaigne , le comte de Joigny, le comte de Forest, le conte de Sanxerre, le conte d'Armignac , le conte d'Auxère , le daulphin de Vienne , le conte de Monferrant , le conte de Soixons , le conte de Ponthieu, le sire de Xinxi, le conte de Ton- nerre , le conte de Clarmont, le conte de Vendosme, le duc de Bourbon, le conte d'Envers, le conte deBlois, le conte d'Estampes , le conte de Dammartin , le conte d'Evreux, le conte de Saint-Poï, le conte de la Marche,
CONTE DE FLANDRES. 87
le conte de Poitiers , Phelippe duc d'Angurlois , conte
d'Artois, Charles duc d'Orléans, qui tous quatre estaient
filz du roy. Quant ilz furent tous assemblés, ilz furent
bien quatre cens mille hommes ; dont le roy remercia
Dieu. Si partit le roy de Paris avec son ost et s'en alla
à Arras en Picardie. Et Ferrant estoit à Lisle en Flandres
où il attendit ses gens : Et comme le roy de France
estoit à Arras , il s'en vint ung messaigier qui lui dit :
« Sire, les Flamans sont issus de Lisle en Flandres, et
« s'en vont vers le pais de Bouvines et si est l'empereur
« d'Aïemaigne à Tournay , pour aider à Ferrant : mais
« ceulx de Tournay dient qu'ilz garderont bien le
« pais. » Tantost s'en vint ung aultre messaigier au
roy et luy dist : « Sire , secoures vistement vostre bon
« pais de Champaigne , car vrayement le feu y est jà
« mis : et y son entrés le duc de Grules, le conte Jul-
« liers , le conte de Bréban , le conte de Lucembourc ,
« Fesvesque du Liège : et sont bien quarente mille qui
« destruisent le pais. » Vray Dieu de paradis! se dist
« le Boy, ou prent Ferrant tant de gens ? Il me veult
« deshériter. » Lors appella le roy Loys son filz , conte
d'Artois, et l'envoya à quarante mille hommes au pais
de Champaigne , pour secourir le pais et luy bailla le
duc de Bourgoingne , le conte de Savoie et leur pria
qu'ilz se hâtassent. Et incontinant ung aultre messaige
s'en vint devers le Boy. « Sire, pour Dieu ! venes secourir
« vostre bon pais de Lionnois ; car vrayment le bugre
« d'Avignon a toute gastée Provence, jusques à Lyon. »
88 LE LIVRE DE BAUDOYN
Le roy fust moult esbay, quant il entendit le messaigier. Si appella Charles son filz duc d'Orléans, et l'envoya à trente mille au païs de Provence, et luy bailla le daul- phin de Vienne, le conte de Forest, le comte de Joigny, le conte d'Auxerre. Et après vingt ung aultre messaigier au roy qui luy dist : « Sire, penses de secourir vostre bon « pais de Normandie , car certainement le roy d' Angle- ce terre et le roy d'Ecosse y sont arrivés et ont désjà « prins Dieppe et tué tous les bourgois et si ont prins « le chastel d'Arqués et jamais n'y entrèrent » — ccHée « Dieu de paradis! se dist le Roy, tant est mon « royaulme en grant péril » Lors appella Phelippe son filz duc d'Anjou et l'envoya en Normandie avec trente mille hommes et mena avecques luy le conte d'Evreux , le conte d'Estampes et dist à son filz qu'il prinst avecques luy les barons de Normandie. Ung aultre messaigier s'en vint tantost après par devers le roy et luy dist. ce Sire , secoures vostre bon païs de ce Gascoigne ; car pour tout vroy le roy de Portingal est « entré dedens , qui art tout et destruit le pais » Et quant le roy entendit le messaigier, l'on fust bien allé demye lieue , devant qu'il dist mot , et quant il peult parler il dist. ce Hélas, or est mon royaulme as- ce sailly de toutes pars : je me suis desnué de tous mes ce gens d'armes, je ne scay que je face, » Lors appella Auffort, son filz , conte de Poitiers et l'envoya en Gas- coigne et mena avecques luy le conte deFoues, le conte d'Armignac et furent vingt mille, quant ilz furent as-
CONTE DE FLANDRES. 89
semblés et demoura le Rov a x. mille hommes seulle- ment et cent mille de gens communes : et Ferrant en avoit bien quatre cens mille , et fut ce en l'an de grâce mille deux cens et quinze que ce advint que le roy de France fut assailli de cinq parties. Si s'esbayt le roy Phelippe de France durement , pource quil estoit si durement assailli , et qu'il convenoit qu'il eust desparti en celle manière ces quatre fi!z d'avecques luy et manda nouvellée par tout , et print de gens par tout où il en peult finer ; et se despertit d'Arras et au n. jour il ar- riva à Bouvines à ung vespre . et se loga là endroit et Ferrant estoit logé de là le pont, moult ordonnement, et avoit fait ung chastel dresser qui estoit de toilïe moult richement ouvré, qui sembloit estre fait pro- prement de massonerie, et de tout aménasgement de chastel. A ung mardi matin devant l'ajournement , le fîst lever sur une montaigne et quant le Roy fut levé , il regarda vers Bouvines et vit le chastel dont il fut moult esmerveiîlé : car il cuidoit qu'il fust de pierre. « Vray Dieu de paradis ! dist le Boy, je croy que Ferrant « ouvre d'enchanterie , qui puis hier a fait fonder ce « chastel sur celle montaigne : je me doubte que il nous « conviengne cy estre longuement.)) Et voit venir le Roy ung chevalier qui luy dist : ce Sire, par mon serment. « contre ungFrancoys ilz sont bien quatre Fîamans, et « si a fait venir Ferrant cinq charretes chargées de cor- ce des pour lier les Francoys et les mener en prison. »
Lors appeîla le roy son conseil et leur dist qu'il n 'avoit
12
90 LE LIVRE DE BAUDOYN
pas asses gens pour combatre Ferrant , ce et se vous le « me conseillez , je manderoy à Ferrant que je le quitte ce de tout son servaige et luy rendray toutes ses huit « contés , tout à son talant et qu'il en renvoyé ses gens « et que nous soions d'acort que nous mettre en a péril de mort. » — ce Sire, dirent les barons , parnos- « tre conseil vous feres bien aultrement : car France a en seroit trop villainement blasmée , jusques au jour ce du jugement. » — ce Sire, dist Guillaume des Barres, il ce y a peu de conseil en vostre personne : et , Sire , « vousaves tousjours ouy dire, et advient bien souvent, ce que en une grande bataille , le moins conquiert Fon- te neur et la victoire aulcuneffois , et que par orgueil , « le graingneur nombre est vincu du moindre : et « Cathon le saige nous aprent que le seigneur de sa « terre se peuit deffendre loyaullement, et est mon advis « tel qu'iK seroit bon que vous mandassies tantost à (( Ferrant la bataille^ et Dieu vous aidera, car vous aves « droit en eeste besoingne. » — ce Amis , dist le roy , « j'entens bien vostre raison, mais je ne suis pas puissant « de deffendre mon pais , mais je me doubte de mes ce quatre filz qui vont combatre à lavanture; car j'ay ce graingneur doubte d'eulx quejen'ay de moy propre- ce ment : et pource , je me assentisse voulentiers à la ce paix : mais non obstant , puisque vous me conseillez , ce je vueil accomplir vostre volenté. »
CONTE DE FLANDRES.
91
(Eommmt le rxrt) jenwxrtja à JFtxxant nn$ mjesfîxigkr Utî) fairje aBmvoxt le jont to la Bataille*
« Guillaume des Barres , dist le roy , vous estes « mon amy, et me accordez bien que la journée soit a livrée à Ferrant et qu'il soit mandé le jour qu'il « vouldra prendre la bataille. » Lors dist Guillaume des Barres : «Sire.jeiray, s'il vous plaist. » — «Non ferez, dist le roy , par ma foy ! car se je vous perdoie , j'en seroie de trop affoibli et vous ne vous poves tenir de parler contre vostre ennemi. » Le roy dit à ung chevalier du temple qui estoit moult ireulx et hardi et luy en charga le roy le messaige et luy dit : « Cheva- « lier , puisque il est en l'ordre , il doibt estre à me- « sure : et dictes à Ferrant, de par moy, que je luy « livre la bataille à mardi ; et vous prie que vous parles
LE LIVRE DE BAUDOYN
« amoureusement à luy , et luy dictes que , se il veult, « il aura tresves quatre moys , et qu'il s'en aille en « Flandres et je luy rendray la conté d'Artois et vous « prie que pour chose qu'il vous die, que vous ne vous « esmouves de parler yreusement à luy. » — ce Sire, ce dist le chevalier Templier , je suis tout advisé que je a doy dire. » Lors s'en alla armer le chevalier et s'en alla au chaste!, où estoit Ferrant qui estoit acompaigné de moult grans seigneurs qui s'esbatoient et jouoient aux dez par les villes de France. Le chevalier salua Ferrant, ainssi comme il est acoustumé à messaigier : mais Ferrant jouoit aux des à Hue de Saint- Venant et luy coucha Laon et Orléans, et luy dist : ce Sire, se ce vous le gaignes aux des , vous la devries bien gai- « gner à l'espée. » Lors gecta le conte les des et ap- porta ii as, et quant il vit sa chance, il commença à rogii* du visaige et à rechiner , dont les chevaliers fla- mans soubzrirent Fung à l'aultre. Lors dist le messai- gier du roy au conte de Flandres : <c Ferrant , tu ne « peulz estre excusé par droit que tu ne soies serf au a roy , et pource tu as mal advisé de le guerroier : car te Dieu garde et défient tousj ours le royaulme de France, « ne oneques payen , ne Sarrazin ne le peult conques- ce ter : et pour ce , je te dy de par le roy et de par sa ce baronnie qui est sur toy couroucée , et te deffie de ce par moy et te mande qu'il te livre la baitaille à co mardi, se tu es si hardi de l'attendre : et si tu n'as ce asses gens . si en Fernande où lu vouldras : car Paris
CONTE DE FLANDRES. 93
ce te deffie, et Rouen et Arras et toutes les bonnes vil- « les du royaulme de France : et a le roy tant de gens . « que nul ne les seauroit nombrer . et encores eu aura « il dedens huit jours plus largement : et site mande « que se tu es prins par force . qu'il te fera pendre , « pour ce que tu es vers îuy fauîcement parjure. »
Qtommtnt la mèrt %z Serrant ennox\a nng mes- saxairr par iïeverz intj1 Imj tint qn1il ut yrxntz auicurc content contre ie rox\ oe Jrance et la renonce qne iizï Serrant au mezzaigur tru rxrt).
Ainsi come le chevalier francoys parîoit à Ferrant , ung messaigier s'en vint au dit Ferrant de par sa inerre et luy dist en l'orreiiîe : « Sire , vostre mère vous mande « salut , et vous prie que envers le roy de France vous « ne prenes aulcun mal talant • car vous le debves « aymer naturellement . car il est vostre père et vous « engendra au temps qu'il aida à vostre feu père en a Portingal , où il fui longuement contre le roy cl'Es- « paigne et le prinl sus son ame; et pource , elle vous « prie que vous metez la guerre à néant , car se vous a grevez Tung l'auitre , vous pécheres laidement. » Quand Ferrant entendit îe messaigier, il en fut mer- veilleux et abeissa le chief , et pensa moult longuement et îuy sovint comment il vint premièrement en France et corne le roy l'avoit repeeu moult honnorablement. et s'estoit grandement peiné de l'avancer : et aussi luy souvint de l'a miel que sa mère luy envoya par luy mesme;
M LE LIVRE DE BAUDOYN
et se pensa lors qu'ilz avoient eu amour ensemble : mais par orgueil il dist à soy mesmes , qu'ils apparrissoit mauvaisement , qu'ilz appartenist au roy aulcunement ce Quant il m'a ainssi toulue ma terre , mais se je en « debvoye estre dampné au jugement, si mettray-je « paine aie chassier hors de son royaulme. » Lors ap- pella Ferrant le chevalier du Temple et luy dit : ce Vous « aves à moy parlé trop rudement : mais dictes au roy « que s'il estoit mon père proprement , que si recon- « querroy-je mon pais sur luy : et luy dictes qu'il aura « la bataille à moy et à mes gens , ne j'ay n'y atten- « dray mardi et passeray demain l'eau , s'il ne l'a me ce deffend. » — « Adonc , luy dist le chevalier, Fer- cc rant , attendes; car il est-dimenche, qui est jour de « repos , où l'on ne doibt faire aulcune œuvres terrien- ce nés : et vault mieulx attendre à mardi , car hasti- cc neté n'est pas auîcuneffois bonne. » — ce Par Dieu ! dist Ferrant, je n'en feray rienz. » — ce Lors, dist le Templier moult] fièrement , Ferrant, or soit ainssi: car ce il me chiet au cuer que vostre orgueil vous destruira. » Le Templier yssit hors du chastel et s'en revint devers le roy et luy dit comment qu'il fust que Ferrant vouloit avoir la baitaille contre le roy , et qu'il passera demain l'eau , se vous ne luy deffendez : car pour certain , il n'atendra jà à mardi, ce Chevalier, dist le roy, laisses ce ce parlement : il est demain dimenche , et Dieu deffent ce de y faire nulle chose : je ne m'y combatra jà, se je ^e puis bonnement ». — ce Sire, dist le Templier, à
CONTE DE FLANDRES. 95
« vostre volenté soit; mais ainsi la juré Ferrant et « si vous dy bien que le conte deBoulongne, lesHolan- « dois, les Zélandois et plusieurs aultres s'en sont « partis d'avec Ferrant , par mal talant ; et ne luy sont « demourés que les communes de Flandres ». Et tout ce disoit le Templier pour en hardir le roy. « Lors , dist « le conte de Saint-Pol , Sire , il n'y a nul péril à garder « son droit, en quelque lieu que ce soit, et le veult « raison : ung home surprinsne peult avoir deffence. Et « pource_,ne vous laisses pas ainssi sourprendre » . Lors fist crier le roy parmy l'ost que lendemain au matin chacun fust prest et armé pour combatre aux Fiamans. Le lendemain passèrent les Fiamans au pont de Bouvi- nes et firent bien xm. eschelles et en chacune eschelle avoit bien dix mille et cept cens hommes ; et pour ce il fut bien heure de tierce , avant que les Fia- mans eussent passé le pont, tant y avoit de gens. Le roy de France ordonna sa gent et furent tous dessus les prés , avant que l'ost des Fiamans peulst estre passé : et eut le roy x. batailles et en chascune dez bataille eut dix mille hommes. Toute la champaigne fut peuplée des Fiamans, car ilz estoient bien quatre cens mille qui ne prisoient les Francoys riens , et dit le roy : « Beaulx « seigneurs , nous sommes bien taillés d'avoir aujour- «d'huy une mauvaise journée : mais Dieu nous aidera et la a Vierge Marie ; carie droit en est nostre » . Et demanda le roy à qui l'oriflambe seroit baillée; et les Francoys dirent tous à une voix : à Guillaume des Barres. Lors fust l'ori-
96 LE LIVRE DE BADDOYN
flambe desploiée au vent et fut donnée à Guillaume des Barres. ce Pour Dieu ! se dist Guillaume, Sire, advises bien « que vous pourres faire pour le meilleur: il y a céans ung ce chevalier qui ne s'est point monstre , qui a nom Guil- « laume de Montigni qui est l'ung des bons chevaliers de « ceste compaignie,etung des plus hardis, et où elle pour- ce roit mieux estre mise. » Lors luy fut l'oriflambe baillée, ce Par Dieu ! dist Guillaume de Montigni , Guillaume « des Barres est moult saige chevalier ; il n'en veult « pas estre encombré : il en gresvera plus aise ses en- ce mis. » Adoncques prinst l'oriflambe, et mercia le roy et se commanda à Dieu. Le roy dist à Guillaume des Barres qu'il se tenist près de luy. ce Par Dieu ! dist Guil- cc laume des Barres, vous seres bien gardé de voz gens- ce darmeset, s'il est mestier, nous nous en rirons retraire ce à Arras, où il n'y a que x. lieues, et nous y serons tan- ce tost.» — ceParDieu ! dist le roy, Guillaume, vousadvises ce bien , je vous prie pour Dieu que vous ne me failles ce point. » — ce Non feray-je, dist Guillaume : mais, dist-il ce tout bas , foy que je doy à Dieu, quant Festtour sera ce grant et planier, qui sera tantost , je vous mettray si ce très-avant que vous pourres veoir de bien près vostre ce ennemi mortel : et feray tant, que vous assembleres ce à luy et verra l'on comme vous vous deffendres. » Et ainssi corne les barons devisoient d'icelle besoingne, le roy regarda entour luy et vit venir une litière que l'enmenoit à nu. gros chevaulx, où il y avoit grant nombre de gens d'armes qui la conduisoient. ce Or va
CONTE DE FLANDRES. 97
« de mal en pis , se dist le roy Phelippe, car je croy à « mon escient que c'est ung de mes filz que l'on m'ap- « porte : à présent j'ay grant paour que Ferrant n'ait « France. » Le roy alla hastivement à Tencontre de la litière et demanda qui c'estoit que l'on menoit declens celle litière. « Sire, c'est ung chevalier, c'est Hue de ce Bonnes, qui est moult hardi chevalier et qui a bien « d'aige sept vingt ans , et tant que par viellesse , il a « perdu la veue : mais pour l'amour de vous , il est « icy voulu venir : car il a tousjours bien loyal- ce lement servi vous et vos prédécesseurs. Mais non « pour tant qu'il soit aveugle , il vous présente v. « cens chevaliers armés , pour vous aider contre voz « ennemis. » Lors parla le roy à Hue de Bonnes moult amoureusement et le mercia moult grande- ment : et au parler Hue de Bonnes congneut le roy Phelippe, et luy demanda : « Très-hault et exelîent prince , comment-vous est il ? » — « Amis , dist le roy , « il m'est très-mauvaisement : car le traitre Ferrant « a fait assaillir mon royaulme en v. Jieulx ou en vi, et « a fait ma terre exilîer : parquoy j'ai envoie mes mi. « filz en nu. parties, c'est assavoir en Provence, en « Gascoigne , en Normandie et en Champaigne : et je « suis icy tout prest d'attendre ta bataille contre Fer- « rant et les Flamans qui aprouchent moult fort et son « bien quatre Flamans contre ung François. » — « Nob!e « roy, se dist Hue de Bonnes, ne soies en double pour- ce tant, car l'on voit souvent que le moins de gens vain-
13.
LE LIVRE DE BAUDOYN
« quent le grant nombre par leur orgueilz ou par leurs « mauvais gouvernemens 5 et, Sire, j'ay veu advenir « mainteffois de mon temps, car j'ay servi le bon duc « Godeffroy de Billon et fus avecluy en maintes batail- « les : mais il vainquit ses ennemis, à peu de gens , grant « nombre de Sarrazinz, qui estoient bien six contre ung te et encores ay-je la bonne espée qu'il toullut à ung « souldan Sarrazinz, en bataille devers Orient. Mais or, u me dictes, Sire, comment sont les Flamans logez » — (( Par Dieu ! dist le roy , ilz sont logiés et ont le dos « devers Orient et nous ont mis le souleil en contre du « visaige , et il est jà bien heure de tierce. » Lors de- manda au roy le bon Hue de Bonnes : « Noble prince , « qui porte vostre bannière ?» — « Par ma foy , se dist a le roy , à Guillaume de Montigni , par le conseil de « Guillaume des Barres. » — « Par ma foy , se dist « Hue de Bonnes, à meilleur chevalier ne la povies « vous bailler , Sire roy , alles-vous en à ces Flamans ; a car ilz sont povres de sens et de vigueur : or soies « fors et hardis , car selon mon advis avec l'aide de « Dieu vous aures la victoire. » — « Encores, dist Hue « de Bonnes le vieillard , faictes moy venir Guillaume « de Montigni, que je parle ung peu à luy, affin que je « luy die aulcune chose que j'ay en pensée su bataille. » Le roy fist venir Guillaume de Montigni devant Hue de Bonnes, « Guillaume, puisqu'il aplëuauroy vous faire « porter Forifïambe de France qui tant est riche chose, « faictes que quant la bataille sera assemblée que vous
CONTE DE FLANDRES. 99
« faciès assembler tout les Francoys ensemble . bien « ordonnement , par telle manière que nulz Flamans « ne puissent estre entre eulx : et quand ilz vien- « dront à assembler, abeissies tost l'oriflambe et leur « tournes le dos ; mais ne départes point d'ensemble , ce et tantost tous verres les Flamans desrengier telle- « ment et courir au gaing , aux tentes et aux trefz , et se a vous povez tant faire par la grâce de Dieu que vous « les puisses tournez vers Orient , etqu'ilz se desrengent « pour aller à voz tentes et aient le doz par devers Occi- « dent , si dressies l'oriflambe et cries haultement : moult «joye Saint-Denis! et frappes sur eulx par bonne or- « donnante, et ainsi sur ma vie vous aures victoire. » Ainsi l'octroya Guillaume de Montigni. Et entretant les Flamans venoient contre les Francoys moult orguilleu- sement et avoient leur bataille ordonnée moult nota- blement : le conte de Holande venoit moult bien en point , qui menoit la i. bataille : le conte de Zélande menoit la n. Bouchart di^uvergne la m. Henry , le conte de Valenciennes , la mi. Gautier de Saint-Omer la v. le conte de Tournay la vi. le sire de Hue la vu. le chastellain de Bergues la vm. Gallerant de Douay la ix. Regnauldt, conte de Boullongne, la x. le prévost de Los la xi. Jehan, seigneur de Gavre la xm. et en chascune bataille avoit trente mille hommes : et eut le conte de Flandres avecques luy Yppre , Bruges et Gant. Et quant les Francoys sen apperçeurent , ilz furent en moult grant doubte ; car il n'y avoit si hardi , qui ne
100 LE LIVRE DE BAUDOYN
frémist d'angoisse. Guillaume des Barres , ce noble che- valier, les reconfortoit moult doulcement ; car ilz se fioient en luy , plus que en nul des aultres. Guillaume de Montigni alloit devant qui portoit l'oriflambe , et si tost que Regnault , le conte de Boulongne , apperçeut que Guillaume de Montigni portoit la bannière, il le dist au conte de Flandres : « Sire , se vous me voules « croire, nous nous arresterons ycy endroit : car par Dieu ! « Guillaume de Montigni porte l'oriflambe, et le roy ne ce la povoit bailler à meilleur chevalier , ne plus hardi en ce tout ce monde : et se aujourduy nous perdons la ba- cc taille , je sçay certainement que ce sera par luy. Si « vous conseille , Sire , que nous demandiassions « tresves au roy : car mon cueur ne me dist point « bonne chose de cestebesoingne. » — ce Ho ! ho ! ho ! dist ce le conte de Flandres , Regnault , je voy bien que ce c'est. Je sçay certainement que aujourduy vous ce aymes mieulx le roy que moy : et si est ceste guerre ce entreprinse pour l'amour de vous , et se vous aves ce paour, alles-vous en fuyant : et pences d'aller vous ce re traire en aulchun lieu à garant. » — ce Lors , luy ce dist le conte de Boulongne , Ferrant , beau cousin, ce ne malles point ainssi ramponnant : ains qu'il soit ce aujourduy vespres, je frapperay mon cheval si avant ce en la bataille, que vous ne vouldres estre en sa queue ce pour tout l'or du monde. » Adonc Regnault, conte de Boulongne, couroucé en cueur de ce que Ferrant luy avoit dit, prinst sa lance et brocha son cheval
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droit en la bataille, criant moult haultement : Boulon- gne ! et làfendroit commença la bataille , qui fut moult merveilleuse. Car les arbélestriers estoient d une partie et d'aultre devant , et si très-rudement que les Fran- coys n'eussent jà tenu pie, se n'eusent esté le bon Guillaume de Montigni qui portoit l'Oriflambe : et se levoit sur le destre de petit pas, et assembloit tous les Francoys en ung mont, voire par telle destresse qu'il ne se povoient contretourner, et advient que Guillaume de Montigni enveloppa la bannière et fist tourner le dos aux Francoys à l'encontre des Flamans. Et quant les Flamans les apperçeurent , ilz crièrent sus tost : « Allons après , car ilz s'en veullcnt en fuir » Et , « dist Ferrant , beaulx seigneurs , gardes bien que le « roy ne nous eschappe point : car je luy feray coup- « per la teste en la ville de Gant. » Et tantost les Fla- mans se desrengèrent et s'appareillèrent, courant tout droit aux pavillons des Francoys , pour avoir le gaing : mais les Francoys se tenoient toujours sus le destre de petit pas serré, en eulx deffendant des Flamans , tant qu'iîz eurent le souleil contre le dos et les Flamans au visaige. Lors Guillaume de Montigni , qui portoit l'ori- flambe, la dressa au vent tout hault et se escria haultement : Mon joie Saint-Denis ! en appellant les Flamans de la bataille , et Guillaume des Barres, le bon chevalier, se mist tout devant pour en har- dir les François qui , pour l'amour de luy , recou- vrèrent moult de force. Lors se sont mis Francoys
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à Tencontre du pont, par lequel Jes Flamans es- taient passés et ont couppé la voie aux Flamans , par tel hardiement t que tant comme iîz en atai- gnoient , furent mis à mort : et tua Agellerent qui menoit une des batailles au conte de Flandres ,. et escria aux Francoys qu'ilz fissent bien leur debvoir. Adonc s'en entrèrent les ung avecques les auitres , que on ne sçavoit nullement qui pourroit avoir le meilleur. Etdisthaultement le conte de Flandres. «Beaulx amys , « tenes-vous bien : car je abbatray aujourduy l'orgueil « des Francoys : et tantost leur bataille sera rompue « et destravée , et les verres tantost fuir et n'oseront « attendre les gens que j'ay menés. Or tost faictes ve- « nir des cordes , si les lierons par leur gorges et le roy a aura la teste couppé. » Lors luy respondisî Jehan de Tournay, l'ung de ses capitaines : «Sire, par la Vierge « Marie ! Francoys ont subtillement ouvré : car à ce « tour qu'ilz nous ont fait, sa esté chose advisée : car « ilz nous ont mis droit au souleil à la visière ; certai- « nement nos gens en seront trop mal grevés et encorn- ée brés. » — « Taises-vous, dist Ferrant, vous les en « verres tantost fuir ; car c'est toute leur pensée. » En ceiluy endroit Guillaume des Barres et Guillaume de Montigni monstrèrent bien leur vertu , et leur force : car ilz eurent moult grant double. Guillaume des Barres tua le prévôt de Los , qui menoit bien trente mille hom- mes pour le conte de Flandres, et si occit l'ung des cou- sins au conte de Flandres. Adonc commencèrent crier
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les enseignes de Flandres: Yppre! Brtigez! et Gant! qui ne fe saignoient de dommaigier les Francoys,, dont le roy fut moult cou rou ce. Et appella Guillaume des Bares et luy dist : « Beaulx amis ! vous voies qu'il est temps « et besoing de nous retraire : pour Dieu ! allons-nous « en à Arras. » — « Sire , se dist Guillaume des Barres, « qu'esse que vous dictes ? il vous souvient bien peu des « nobles armes que vous portes , et de la noble ensei- « gne que vous vées devant vous , qui fut donnée au « roy duquel gecte vous estes ; et se vous fuies du champ, « vous perdes tout vostre peuple , qui , pour l'amour « de vous sont dedens le champt assemblés. Or re- « gardes 9 Sire , comment ilz se portent bien : l'en « voit en plusieurs lieulx les Flamans desrengier. » « Le roy se remembra de la parolle dudit Guil- laume et regarda ceulx qui bien se portaient : « Ha î « ha ! dist-il , Guillaume , il appart bien que vous me « aymes bien , qui me ramanteves et gardes ainssi mon « honneur. » Adonc férit le roy en la bataille de très- grant cueur et Guillaume le s'uyvit de très-bien près. Le roy tua le chastellain de Gant et aultres : et quant Guillaume le vit , il en fust moult esjouy et dist aux barons : « Or, avant , beaulx seigneurs , le roy c'est fort « couroucé , et tant qu'il puisse ainssi férir, Ferrant ne « sera roy de France couronné » Lors approucha Guil- laume bien près du roy; aussi fist le conte de Saint-Polet cincq cens chevalliers pour garder le roy. Et tant dura la bataille , qu'il fut bien heure de vespres basses , ains
104 LE LIVRE DE BAUDOYN
qu'elle finast : et tindrent les Francoys tellement la jour- née , que les Flamans furent bien recuites, eteussient esté desconfiz : mais le conte de Flandres escriason enseigne et Regnault escria Boulongne! et boutèrent moult aigrement es Francoys; et là fut dure bataille d'une partie et d'aultre \ et fut illec abbatu de dessus son courcier : mais Guillaume des Barres le remonta tantost et refferoit durement en l'estour et y eut moult merveilleuse chose à veoir comme Francoys se contenoient , dont Guillaume de Montigni qui portoit l'oriflambe eut moult grant joye ; et quant il vit ainssi lez Flamans destravez , il fériten l'estour , te- nant an sa main l'oriflambe et en Fauitre l'espée toute nue et avoit v. cens chevaliers pour garder l'oriflambe. Et en icelluy endroit fut grant perte aux Flamans : car à ceste foys que Guillaume de Montigni se bouta en l'estour, il y eut bien quatre mille Flamans tués. Et quant Re- gnault , le conte de Boulongne le vit , il ne luy agréa mie , et dist : « Dieu de paradis ! tant est Guillaume de « Montigni cruel et hardi , qu'il luy pourroit abbattre « icelle enseigne , bien seroit de bonne heure né , « et tant il auroit recueilli de grant prouesse et « pourroit estre nostre grant recouvrée. Et couvient « qu'il se face ainssi, ou nous n'y pourrions plus durer : « Par Dieu ! je m'y vueil essaier. » Et lors s'adressa vers Guillaume de Montigni et le cuida férir : mais il faillit , et trouva l'oriflambe et la férit deux coups et la cuida abbatre : mais Guillaume de Montigni tenoit l'es- pée au point, et en donna à Regnault, conte de Boulon-
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